LA PETITE DERNIÈRE
Hafsia Herzi
par Céline Gobert
« L’émancipation, c’est une demande d’être égaux parmi les égaux, c’est-à-dire une libération d’une dépendance, qui peut être le capital, l’Église, les hommes ou un État dominant. » Les mots du professeur de philosophie de Fatima, qui vient d’entrer à l’université, résonnent dans l’amphithéâtre. Ils sonnent comme une invitation de la réalisatrice Hafsia Herzi à lire son adaptation du roman éponyme de Fatima Daas par l’entremise d’une grille de lecture ouvertement politique : musulmane se découvrant lesbienne, Fatima se trouve à l’intersection de différents systèmes d’oppression, qu’ils soient patriarcaux, religieux ou même économiques, comme en témoigne la scène où sa mère accroche fièrement le baccalauréat de sa petite dernière au mur. Habitant en banlieue, Fatima ne vient pas d’un milieu aisé, elle joue au foot, elle prie : son identité est complexe, et puise dans la coexistence de plusieurs vérités, contradictoires seulement en apparence, une richesse si folle — et donc si écrasante — qu’elle lui semble impossible à dire. « Vas-y, je t’écoute », murmure la mère attablée face au silence de Fatima, face aux larmes ruisselant sur son visage le jour de son anniversaire, face à ce qui ne peut être exprimé et lâché dans l’air, et qui le sera plutôt, plus tard, sur le papier : « J’écrirai un roman », lui répond à la place sa fille, qui ne peut pas lui avouer ni son désir pour les femmes ni son amour pour Ji-Na, mais qui en fera un livre. « Est-ce que je suis dedans ? — Bien sûr. » La scène est poignante, déchirante ; elle mérite à elle seule le Prix d’interprétation féminine qu’a remporté la nouvelle venue Nadia Melliti au Festival de Cannes.
Que La petite dernière soit un film « de mots » est d’autant plus intéressant dans le contexte où il s’agit d’une adaptation. Se passant de la béquille habituelle de la voix off, dont tant de cinéastes ne peuvent se dégager lors du passage de l’écrit à l’image, Hafsia Herzi va plus loin et fait le pari d’apprivoiser le mutisme de son personnage principal en s’y attardant longuement, en s’y appuyant pour « dire » les tensions existentielles intérieures, les tiraillements qui semblent irréconciliables. C’est la première grande réussite du film : briser l’opacité possible de son centre féminin par le biais d’un regard sensible, cherchant le vrai. Ainsi, il y a de longues plages de silence où se déposent les émotions et les angoisses de vivre, les plus belles étant celles où Fatima porte le voile, regarde l’horizon, à la fenêtre. Celles, également, où elle s’autorise une cigarette, à la tombée du jour, alors qu’elle est asthmatique. « Ne le dites pas à ma mère. » Faire de l’apprentissage — de soi, de la foi, de la sexualité, de l’éducation — un véritable moteur du récit rend l’enchaînement scénaristique parfois didactique, mais la mise en scène est à l’inverse tellement libre que le film parvient à trouver son équilibre, marchant comme Fatima à son propre rythme, sans revendiquer aucune étiquette. Plus Fatima en apprend sur elle-même et sur les autres, et plus elle se libère. Il faut voir sa sœur lui reprocher de réciter « par cœur » ses leçons apprises pour réussir son bac. Et Fatima qui se défend : « Mais ce sont mes mots. » Tout le film consiste en ceci : observer le spectacle d’une jeune femme qui absorbe les mots des autres (ceux du médecin, du professeur, de l’imam, mais aussi ceux des femmes autour d’elle — de ses rencontres amoureuses sur les applications aux mots parfois tranchants de ses sœurs) pour trouver les siens propres, et sa propre vérité.

Et bien qu’il soit un film « de mots » (empruntés, digérés, tus, avoués), La petite dernière reste d’un bout à l’autre immensément charnel. Il scrute et capte à merveille l’éveil au désir, les peaux, les corps, les instants où les choses se décident, les moments de bascule — comme les baisers, les regards, les évidences naissantes. C’est la deuxième grande réussite du film. Sur ce point, Hafsia Herzi prend le contrepied de celui qui l’avait révélée comme actrice dans La graine et le mulet, Abdellatif Kechiche. Car la comparaison avec La vie d’Adèle semble souvent inévitable tant plusieurs séquences (en réalité, des rites de passage) nous y renvoient — telles que le défilé de la fierté à Paris, les salles de classe, les scènes d’amour lesbien. Chaque plan vibre du regard de Hafsia Herzi. Il y a quelque chose dans sa façon de filmer ces femmes qui s’aiment, se désirent et se déchirent qui cherche davantage l’intimité et la véracité des petites heures de la nuit que le chaos et la gloutonnerie de la passion. C’est beau. C’est sincère. Il y a une liberté qui plane dans l’air, qui est revendiquée. C’est un récit d’émancipation, qui s’émancipe lui aussi, subtilement, cinématographiquement, sans ostentation. Ainsi, de petits miracles adviennent. À commencer par l’humour qui surgit à plusieurs endroits, en dépit du sérieux des thématiques abordées et de ce qui se joue dans la tête de Fatima. Il y a cette scène hilarante dans la voiture, où elle se fait donner une leçon de sexualité par une femme plus âgée, dont la spécialité, dit-elle, est de « bouffer des culs ». Les dynamiques de groupe aussi, énergiques et drôles, avec les sœurs qui se chamaillent dans la cuisine familiale, ou ce groupe de garçons lycéens qui racontent dans le menu détail leurs expériences sexuelles avec des cinquantenaires. Ou cette rencontre, en soirée, avec un couple de femmes ouvert, avec qui Fatima poussera l’exploration de la sexualité et des nuits parisiennes un peu plus loin. Mais surtout, il y a son amour pour Ji-Na, une infirmière d’origine coréenne en proie à des épisodes dépressifs qui la poussent à mettre Fatima à distance. Tout ce qui se joue entre elles à l’écran (épatante Park Ji-min, vue dans Retour à Séoul) tient également de l’ordre du miracle, touchant une justesse qui ne tient pas de l’ultraréalisme cru, mais du saisissement au vol de deux vulnérabilités partagées et si puissamment assumées qu’elles en deviennent parfois menaçantes. Et ce qui émerge, fuse et explose de leurs rapprochements se passe, lui aussi, de mots.
21 janvier 2026



