Critiques

LA SUITE CANADIENNE

Olivier Godin

par Mélopée B. Montminy

Voici un film d’Olivier Godin où personne ne s’exclame : « Policier-poète ! Au nom des lettres, je vous arrête ! » De son univers vif et autoréférentiel tapissé de personnages typés qui parlent en vers, où se frottent le sacré et le profane, l’édifiant et le grossier, le romanesque et le banal, où toujours la confrontation se dissout au profit d’un élan vers l’autre, La suite canadienne n’en préserve que la charpente. Le film s’appuie plutôt sur un échafaudage construit comme on compose un air de jazz. Première saucette dans le documentaire pour Godin après plus d’une quinzaine de films, dont six longs métrages de fiction, on redécouvre ici sa poésie alors qu’elle se manifeste moins explicitement qu’à l’habitude, ce qui n’est pas forcément désagréable. Contraint d’abandonner certains repères, le cinéaste prolifique propose un film espiègle qui pique la curiosité.

« La Suite canadienne de Michel Perrault, musique claire pleine de vivacité et de fantaisie, où l’on retrouve les thèmes de notre folklore, a inspiré à Ludmilla Chiriaeff un ballet qui, à son tour, rappelle les danses que l’on dansait autrefois au début de la colonie. », pouvons-nous entendre à deux reprises dans les premières minutes du film. D’abord, les mots sont lus par un jeune danseur, Mulu Tesfu. On les entend ensuite prononcés dans leur contexte d’origine, via un document d’archives datant de 1958, en introduction à une œuvre dont l’importance historique mérite d’être rappelée. C’est la tâche à laquelle s’attelle l’artiste multidisciplinaire Adam Kinner, que Godin documente et enrichit dans La suite canadienne, un étonnant dialogue entre le Québec d’autrefois et son devenir. Film de danse en mode making-ofd’un spectacle presque mort-né en contexte pandémique, cet objet cinématographique sautillant et instructif interroge l’évolution du peuple québécois en s’attardant à trois époques. D’abord, il y a ce passé fantasmé par la chorégraphe Ludmilla Chiriaeff, représentant la naissance d’une nation construite sur le mythe colonialiste. Vient ensuite l’époque de la création de cette fameuse Suite canadienne, télédiffusée à Radio-Canada à L’heure du concert. Finalement le présent, ou enfin presque, tant la temporalité reconnaissable au port du masque nous ramène à un moment circonscrit dans le temps.

Ludmilla Chiriaeff, danseuse et chorégraphe juive d’origine lettonne ayant fui l’Allemagne nazie pour la Suisse avant de s’établir à Montréal en 1952, est la pionnière à qui l’on doit la création des Grands Ballets canadiens. Rien de moins. Et tel qu’expliqué par l’essayiste Dalie Giroux dans le documentaire, sa Suite canadienne, loin d’être une banale chorégraphie, proposait alors un regard extérieur sur les traditions de la nation québécoise lui permettant, à l’aube de la Révolution tranquille, de se révéler à elle-même via la réification d’une pratique encastrée, la danse folklorique. Cette relation de l’immigrant·e qui, s’enracinant dans une terre d’accueil, en plus de l’enrichir de ses savoirs, lui offre la richesse de son regard, est au cœur même du récit de La suite canadienne. C’est après tout l’initiative du Montréalais d’adoption Adam Kinner qui a donné naissance au projet de film. Nous le suivons alors dans une quête qui le mènera jusqu’à Black Lake, Thetford Mines à la recherche d’un orphelinat où des garçons apprenaient jadis le ballet.

Groupe de danseurs en répétition

Bien que la prémisse du film soit la redécouverte d’un programme télévisuel datant de 1958, le documentaire ne s’encombre pas d’archives. De brefs extraits de L’heure du concert permettent de situer son esthétique et de comparer brièvement la chorégraphie originale et sa réinterprétation contemporaine. Suivant cette même logique, Godin évacue l’utilisation d’entretiens d’archive de Chiriaeff pour proposer plutôt à Ève Duranceau d’incarner la chorégraphe. Là encore, le film joue sur deux niveaux, puisque c’est davantage l’actrice elle-même que son personnage qui est filmé : Ève joue Ève s’exerçant à articuler comme une femme de jadis « incarnant sa propre douceur », tandis que des danseuses discutent du rapport entre violence et grâce dans la pratique du ballet. Pour ajouter un vernis rétro à ce documentaire explicitant constamment les rouages de sa création, une narration bon enfant et monotone vient parsemer le film déjà ponctué de jazz, évoquant Chris Marker, Jean-Luc Godard ou encore Gilles Groulx.

Et la danse dans tout ça ? Expression corporelle pure, cet art dont la forme triviale appelait à la « reproduction aux temps des colonies » (Dalie Giroux) permet de mesurer l’évolution historique en quelques gestes, soulignant ruptures et continuités. Les mouvements d’autrefois, transposés sur des corps débarrassés des tabous qui empêchaient jadis la chorégraphe de diriger autant de ballerins qu’elle ne l’aurait souhaité, honorent en quelque sorte son ambition a posteriori (bien que la troupe caricature avec amusement sa vision dépassée du paradigme colonialiste). La danse, donc, a le pouvoir d’illustrer la collision de deux êtres, leur rencontre. Elle peut aussi exprimer la libération du corps. Mais dans le cas présent, elle permet à Godin de se libérer de la tyrannie des mots qui sonnent, offrant fluidité et souffle à son film, ce qui est peut-être contre-intuitif (mais finalement assez payant) quand on a l’habitude d’utiliser le cinéma pour partager sa passion pour les arts de la parole.

Nous reconnaissons dans La suite canadienne l’attrait du réalisateur – amateur de folklore et de romances improbables – pour les mariages truculents. L’équilibre entre la posture d’écoute et l’inclusion des obsessions et tics du cinéaste-cinéphile, facilité par le genre documentaire, contribue à faire du film une ode à la rencontre. L’intérêt de son ami anglophone pour l’histoire rurale canadienne-française sort le discours nationaliste ambiant d’une bien lassante opposition entre le Nous et l’Autre. Le duo Godin/Kinner rend par ailleurs caduque l’idée selon laquelle le Québécois « de souche » aurait le monopole du récit national, scénario sous-entendant couramment la dissolution imminente de la nation. Ce film est un rappel de la prévalence du regard de l’autre dans la construction d’une identité. Encore faut-il se laisser toiser et tendre la main. Alors qu’un certain cinéma québécois témoignant d’une volonté consciente de s’inscrire dans un discours identitaire est trop souvent imprégné d’une forte odeur rance, Olivier Godin offre avec La suite canadienne un film aux effluves plutôt printaniers.


8 février 2024