LA VENUE DE L’AVENIR
Cédric Klapisch
par Cédric Laval
Avec son dernier film, La Venue de l’avenir, Cédric Klapisch a été, pour la première fois de sa longue carrière, sélectionné au Festival de Cannes… mais l’œuvre a été projetée hors compétition. Cette reconnaissance partielle illustre le statut particulier de son auteur dans le paysage cinématographique français : souvent bien accueillis par le public, ses films sont parfois jugés avec condescendance par une critique cinéphile, davantage émoustillée par les risques et les ruptures. Pourtant, la qualité de sa direction d’acteurs, l’efficacité des dialogues, la fluidité de sa mise en scène font de lui l’un des meilleurs cinéastes populaires (au sens noble du terme) actuellement en activité en France. Cet opus qui convoque, dans une scène marquante, le réalisme magique de Midnight in Paris, mais rappelle surtout, par certains aspects, le charme irrésistible du Fabuleux destin d’Amélie Poulain confirme encore ce statut : s’il n’a pas la prétention de révolutionner le septième art, Cédric Klapisch est un cinéaste sincère, qui vise juste et émeut souvent, sans sacrifier la réflexion aux élans du cœur.
Tout débute (et se conclura, dans un élégant effet circulaire) avec les Nymphéas de Claude Monet. Une jeune femme à la beauté stéréotypée participe à une séance photo promotionnelle, devant l’objectif de son petit ami Seb (Abraham Wapler, la révélation d’une distribution au diapason). Face aux photos, la jeune femme et son équipe trouvent que les couleurs de la robe ne sont pas totalement en harmonie avec celles du tableau. Alors que le photographe propose de retravailler les couleurs de la robe avec son logiciel, on lui suggère plutôt de modifier celles du tableau… Klapisch fixe ainsi l’un des enjeux essentiels du film, à savoir notre rapport problématique au passé, que celui-ci renvoie à un patrimoine national ou familial. Ces deux aspects vont d’ailleurs converger lorsque les descendants d’une certaine Adèle Meunier sont convoqués pour décider du sort de la maison de leur aïeule, sise sur une terre convoitée par des promoteurs immobiliers. Quatre membres désignés, Seb, Guy (Vincent Macaigne), Céline (Julia Piaton) et Abdel (Zinedine Soualem), vont faire l’inventaire des trésors que contient cette maison, parmi lesquels un tableau impressionniste d’un inconnu… promis à un destin illustre ! Dès lors s’instaurent dans le film des allers-retours entre le présent et le passé, où se reconstitue le parcours d’Adèle (Suzanne Lindon), jeune provinciale montée à Paris pour retrouver sa mère (Sara Giraudeau), qu’elle n’a pas vue depuis vingt ans.

Doit-on résolument regarder vers l’avenir ou se tourner vers le passé ? L’horizon familial doit-il se limiter au cercle restreint de ceux qui nous côtoient, ou s’élargir vers des terres et des êtres inconnus ? Notre rapport au passé doit-il être disruptif (terme technique utilisé par Céline, expliquant son métier d’ingénieure en transport), ou inclusif, accueillant ce passé pour mieux bâtir l’avenir ? La réponse de Klapisch semble évidente, tant sa mise en scène rend de plus en plus poreuses les frontières entre les deux strates temporelles du récit : le présent et le passé sont d’abord reliés par des effets de montage attendus mais efficaces (un décor qui se floute, un raccord thématique opposant le déplacement du TGV au cheminement nonchalant d’une charrette) ; puis, des personnages d’antan sortent du cadre en montant un escalier, avant qu’un joggeur du présent entre dans le même cadre en descendant le même escalier ; puis, l’utilisation d’une substance hallucinogène va permettre à Seb de rentrer en contact avec ce passé, et de se confronter physiquement avec son illustre ancêtre. C’est d’ailleurs ce même Seb, personnage clé du récit, qui synthétise, dans une belle formule, la réponse du cinéaste : « Je regardais toujours devant, ça m’a fait du bien de regarder derrière… »
Face à cette citation, il serait tentant de taxer le film de Klapisch sinon d’académisme, du moins d’une certaine nostalgie passéiste ; on pourrait aussi lui reprocher de filmer Paris comme un chromo de mauvais goût (autant de critiques formulées, en leur temps, à l’encontre d’Amélie Poulain…). Sans être totalement injustifiés, ces reproches sont toutefois désamorcés de manière malicieuse par le cinéaste lorsqu’il fait dire à Seb, interpellé sur le caractère « vieux et cliché » du Paris qu’il photographie : « Écoute, Paris, c’est Paris, c’est vieux, c’est cliché, mais… »… avant de cadrer le même Seb, quelques séquences plus tard, à la fenêtre de son appartement, avec en arrière-plan la silhouette majestueuse du Sacré-Cœur ! Une partie du travail de Klapisch, déjà visible dans certains de ses films précédents, situés dans la capitale française, consiste ainsi à « déclichétiser » ces clichés (néologisme utilisé par Seb), à jouer en toute conscience avec eux pour en faire surgir le substrat d’authenticité qu’ils recèlent. De même, s’il serait aisé de voir dans l’éloge de la lenteur, réitéré dans le film sous différentes formes (lenteur des déplacements, lenteur du mode de vie, lenteur du processus de création dans le domaine de la photographie), une attaque en règle contre la modernité, ce serait faire peu de cas de ces scènes où le cinéaste épouse aussi le regard de ses jeunes personnages, fascinés par les symboles de l’avenir que sont, à l’époque, la tour Eiffel, l’éclairage à l’électricité ou… le cinématographe !
C’est d’ailleurs dans l’une de ces scènes de fascination émerveillée que s’incarne le mieux le titre du film. Adèle et ses amis, parmi lesquels le peintre Anatole (Paul Kircher), pour qui elle a le béguin, contemplent l’avenue éclairée de l’Opéra, résolument tournés vers cet avenir dont ils attendent la venue. Mais à une lettre près, confusion encore amplifiée par la majuscule, la Venue de l’avenir, c’est aussi la « Vénus de l’avenir »… et la contemplation des amis se conclut sur le premier baiser des jeunes amants. Car c’est bien l’amour qui triomphe, dans le dernier tiers du récit, l’amour d’une mère pour sa fille, d’un petit-fils pour son grand-père, l’amour naissant et l’amour qui se réinvente, l’amour fidèle et l’amour désir… autant de déclinaisons possibles d’un sentiment constituant le fluide vital par lequel communiquent le présent et le passé, seul garant, au final, de la venue de l’avenir – un sentiment constituant surtout l’élixir enivrant de ce nouvel opus. Alors oui, c’est vrai, le cinéma de Klapisch n’est pas « disruptif », sa forme peut apparaître, par moments, un peu mièvre ou surannée (en raison d’une surutilisation de la musique, ou de ressorts scénaristiques plus ou moins convaincants)… qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse !
5 septembre 2025



