Critiques

La vie d’Adèle, chapitre 1 et 2

Abdellatif Kechiche

par Céline Gobert

Qualifier le cinéma de Kechiche de cinéma-glouton ne saurait imager fidèlement la fougue, la violence et l’intelligence qui se côtoient dans chacun des plans de ce marathon émotionnel qu’est La Vie d’Adèle, palmé d’or à Cannes cette année. On pourrait s’essayer à traduire ce vertige généreux, nourri d’art et de lettres, par des mots : cinéma de peintre, cinéma vérité, cinéma tornade, il n’en resterait à la fin qu’un épuisement des sens et des chairs, propre à l’oeuvre kechichienne ; épuisement amené de façon si intense, si orgasmique, qu’il frôle cette même sublime obscénité qu’immortalisent les tableaux de maîtres de nus féminins.

Par un cadrage serré sur le visage de son Adèle (Exarchopoulos), qu’il adopte dès les premières scènes du film, Kechiche en fait une grande héroïne : sa façon de l’extraire du cadre pour mieux observer ses moindres mimiques, parcelles de peau ou tressaillements de chair, convoque d’emblée une certaine solitude. Il y a dans le regard du cinéaste un déterminisme annoncé, une tragédie à venir, que partagent avec Adèle les personnages de papier féminins qui parsèment les écrits étudiés en classe. Le destin de la jeune femme s’annonce d’ailleurs d’emblée comme prédéterminé par les classiques littéraires et artistiques – en mots et en filigrane – via des apartés lettrés, récités par les professeurs de son lycée. Avec la Marianne de Marivaux, elle partage les mêmes origines sociales modestes et une prédestination au grand coup de foudre qui va changer sa vie ; avec l’Antigone de Sophocle un même refus des conventions et une même dévotion à ses passions.

A l’aube de sa vie d’adulte, en éveil, en devenir, presque encore une enfant lorsqu’elle s’endort, bouche ouverte, dans la maison parentale, Adèle va s’éprendre d’Emma (Léa Seydoux), jeune fille aux cheveux bleus, sortie de la bande dessinée de Julie Maroh (Le Bleu est une couleur chaude), ange séduisant, beauté diaphane, amour d’une vie. Si Kechiche exprime les choix et les déterminismes par les mots, l’émotion et les sentiments se traduisent autrement : par un anéantissement du temps, un étirement de la séquence, une volonté de sucer l’énergie d’une scène jusqu’à la moelle. Il en vide l’artifice pour n’en garder que l’essence, l’essentiel, une vérité brute, brutale, qui malaise et fascine le spectateur, qui fait souffrir et jouir ses personnages, et fait naître de l’étreinte entre classicisme et hyper réalisme, une observation des jouissances de la chair qui, en plus de gloutonne, se révèle absolument renversante.

En témoigne, d’abord, cette manière singulière qu’il a de filmer les bouches et la nourriture. Comme dans La Graine et le mulet, il y a cette abondance de plats, de scènes de table qui viennent nourrir le propos : les parents prolos d’Adèle mangent des pâtes à la sauce bolognaise, les parents bobos d’Emma se gavent d’huîtres et de vin blanc. L’origine respective des deux jeunes amoureuses – celles qui vont intrinsèquement déterminer leurs choix (elles vont reproduire, socialement, les codes assimilés dès l’enfance) – est traduite par la bouffe. Kechiche, toujours, inscrit son cinéma dans une réalité sociale, elle-même inscrite dans les chairs de ses personnages. Adèle est terre-à-terre, une fille du peuple, qui choisira la simplicité de la transmission. Emma, elle, est bourgeoise, à l’aise dans l’univers plus snob des amateurs d’art. Elles n’échapperont pas à un certain déterminisme social (dans leurs choix, réactions, ambitions, et amis), même si toutes deux partagent une même générosité (l’art et la transmission partagent une visée altruiste). Adèle, pour exemple, tombera dans les travers d’un modèle patriarcal, vu chez ses parents, en femme domestique plus ou moins soumise, et en retrait. Dans un sens, c’est ce fossé culturel et social qui va participer à leur séparation à l’âge adulte, une décennie plus tard. Mais – et c’est là que Kechiche excelle – viendront également s’incruster sur leur amour, comme dans tout couple, hétérosexuel ou non : le temps qui passe, une routine, la vie qui rattrape le romanesque. Ce qui fait de La Vie d’Adèle bien plus qu’une romance politico-lesbienne (avec manifs, gay pride, et arrière-plan engagé en bonus), mais bien une étude, de trois heures éclairs, du corps féminin et des ravages de la passion amoureuse. Encore une fois, d’ailleurs, les textes littéraires avaient pré-énoncé le futur de leur amour : L’Existentialisme est un humanisme de Sartre, cité par Emma, suggérait que les choix précédaient les déterminismes (ce sont bien les choix d’Adèle qui viendront terminer de détruire leur union) ; le prénom bovaryen du Pygmalion incarné par Seydoux, annonçait déjà l‘Ennui à venir.

Gloutonnerie et obscénité se mêlent aussi dans la peinture de la jouissance féminine. Les scènes de sexe entre les deux jeunes femmes, dont on a tant entendu parler, prennent des allures de fresques, sur plusieurs minutes. Elle viennent composer des plans-tableaux, filmés en plans larges et rythmés par les râles de désirs et les bruits de bouche, aussi artistiques qu’ultra réalistes. Kechiche nous propulse au cœur d’un naturalisme érotique, d’une représentation picturale de la sexualité, diamétralement opposés aux déformations pornographiques contemporaines. Dans ces séquences au plus proche de l’intime, chorégraphiées avec précision, apparaît encore l’idée de se nourrir. De dévorer l’autre avec une sauvagerie gourmande inhérente au désir, la peau comme nourriture de l’âme, comme le sont la littérature, la bonne bouffe, la vie. Kechiche, dans La Vie d’Adèle, ne sépare jamais les plaisirs du corps et de l’esprit. Le monde extérieur du monde intérieur. L’émotion de la raison. L’acquis de l’inné. Le créateur de sa muse. En surgit un geyser surpuissant, d’affect et d’intellect, de cérébralité et de déraison, qui consacre autant qu’il étudie la folie et la force des chairs, des sens, des mots.

Aliénation conséquente au coup de foudre, déferlement puis essoufflement des passions, grandes scènes de trahison, adieux déchirants : on n’en sort évidemment pas indemne. Il y a dans le nouveau film de Kechiche, tous les motifs des plus grandes histoires d’amour des plus grands auteurs français ; et tous les motifs des plus belles peintures de femmes, figées à jamais dans leur nudité d’âmes et de corps par des artistes passionnés. Kechiche se révèle ici à la fois peintre, cinéaste, et auteur. Sa Vie d’Adèle est une tragédie-tableau dévastatrice, qui épuise et dégraisse le superflu afin de ne garder que les éclairs magnifiques des existences et des beautés féminines ; éclairs qui ne s’exprimeront jamais plus intensément, plus authentiquement, que dans l’Amour et le Désir.

 

La bande-annonce de La vie d’Adèle


8 octobre 2013