Critiques

La vie domestique

Isabelle Czajka

par Céline Gobert

Emmanuelle Devos est Juliette, une mère de famille habitant dans une banlieue pavillonnaire parisienne. Son quotidien est savamment minuté : emmener les gosses à l’école, faire les courses au supermarché, préparer les repas, retourner chercher les gosses à l’école. Comme dans Le Temps de l’aventure de Jérôme Bonnell, où elle interprète une Alix lunaire et paumée, l’action se déroule sur un woolfien 24 heures. D’ailleurs, à l’origine, la réalisatrice Isabelle Czajka désirait adapter La Promenade au phare de Virginia Woolf, avant de jeter son dévolu sur le Arlington Park de Rachel Cusk, sorte de Desperate Housewives littéraire britannique, l’humour en moins.

Tout le monde est à sa place : Czajka évoque une nouvelle fois une héroïne toute en galère et questionnement (comme l’ado de L’Année suivante ou la jeune diplômée dans D’Amour et d’eau fraîche), Devos chantonne un refrain familier : celui de la femme étouffée par sa vie de tous les jours qui rêve d’un peu de folie(s) et de temps pour soi. Dans une même lignée de rôles, on la retrouvera plus tard cette année dans l’intéressant et décalé Arrête ou je continue de Sophie Fillières, où elle interprète un personnage plus ou moins similaire, confronté au déclin – et à la fin – de son couple.
Ici, le couple se porte à peu près bien (et c’est aussi ce qui explique, entres autres, pourquoi ces femmes ne s’enfuient pas en courant!). Ce qui intéresse Czajka, c’est davantage la journée de ces banlieusardes middle class, mariées, femmes au foyer, qui consacrent tout leur temps à leurs enfants et à leurs maris (interchangeables, comme en témoigne leurs vestes identiques…). Que veulent-elles? Que font-elles ? Comment se sentent-elles ? Le film marche sur les cendres d’un féminisme déchu, né d’un idéal post soixante huitard (comprendre : conjuguer carrière, vie d’épouse et bien-être individuel) que Betty (Julie Ferrier), Marianne (Natacha Régnier), Inès (Héléna Noguerra) et Juliette n’ont jamais su (ou pu) atteindre.

Les enjeux du film sont aussi palpitants que les enjeux de la vie de ces femmes (mais c’est voulu). Pour preuve, le seul suspense de La Vie domestique consiste à savoir si oui ou non Juliette aura le temps de se rendre à son rendez-vous afin d’obtenir un emploi dans une maison d’édition. Drame de la journée : une tache impromptue sur le canapé. Dilemme cornélien : quelle capsule de Nespresso choisir ? Pour autant, La Vie domestique – film sur la banalité et la vacuité de ces oubliées qui n’ont plus rien à dire ni à penser – n’est pas un film ennuyeux. Il se dégage même une certaine beauté de ce geste de cinéma (l’observation du vide).

Czajka, qui creuse le double sens du mot « domestique », ne se détourne jamais de son but initial (coller au banal et aux heures quotidiennes, presque à la manière d’un documentaire) et colore le néant existentiel de ces mères prisonnières de touches d’humour réjouissantes. La cinéaste met en scène un bovarysme post-moderne contraire à tous les combats féministes où la femme bourgeoise s’ennuie tout autant qu’elle suit le timing infernal de son homme et de ses enfants (et, n’est donc plus disponible pour celui qu’exige la société d’aujourd’hui). Elle montre également comment la société de consommation compte surtout sur ses ménagères pour faire tourner, encore et encore, un système d’oppression des femmes où capitalisme et patriarcat sont – et ce depuis toujours – intimement liés. En effet, il est clair que la classification et la division (archaïque) des genres au sein du cercle dit « famille » (et du couple) contribue à maintenir en place l’exploitation des femmes – via les tâches domestiques – ainsi que leur absence ou leur sous-rémunération dans la sphère professionnelle existante (cf. voir les emplois précaires occupés par l’héroïne, jamais prise au sérieux par les hommes lorsqu’elle les évoque). L’angle choisi pour aborder cette idée (soit le point de vue des opprimées) permet de comprendre de l’intérieur l’effrayant système dans lequel ces femmes, soit disant “modernes”, sont prises au piège. Le constat fait froid dans le dos.

 

La bande-annonce de La vie domestique


17 juillet 2014