Critiques

Labrecque, une caméra pour la mémoire

Michel La Veaux

par Robert Daudelin

Avec une filmographie pléthorique où alterne fiction et documentaire et sa collaboration en tant que directeur photo auprès de très nombreux cinéastes, Jean-Claude Labrecque était un sujet rêvé pour l’un de ces portraits dont la télévision a depuis longtemps établi la recette. On y aurait convoqué les réalisateurs qui ont été servis par la caméra de Labrecque, des comédiens et comédiennes qu’il a dirigés, quelques personnages historiques qu’il a immortalisés et enfin deux ou trois experts, critiques, historiens, sociologues, qui nous auraient dit éloquemment l’importance de l’œuvre et sa place dans l’histoire culturelle du Québec. Voici donc ce à quoi nous avons, heureusement, échappé !

Labrecque, une caméra pour la mémoire est simplement un film  « avec » Jean-Claude Labrecque ; plus précisément, une longue conversation entre deux grands professionnels du cinéma qui, au-delà de la barrière générationnelle, parlent métier et amour du cinéma. Michel La Veaux avoue d’entrée de jeu son admiration et son attachement à son aîné dont le travail a été déterminant dans son choix de carrière, de vie même. Fort de cette complicité affectueuse, le film nous propose de visiter quelques temps forts de la filmographie de Labrecque ; les commentaires du cinéaste nous rappelant le contexte de production, les difficultés aussi bien que les bonnes surprises – fussent-elles préparées par un Général – de ces tournages « à chaud » dont le cinéaste avait le secret.

Bien que Jean-Claude Labrecque ait des talents de conteur reconnus, c’est La Veaux qui mène le jeu ; c’est lui qui a choisi les extraits des films que le cinéaste doit commenter et c’est lui, au besoin, qui met littéralement Labrecque en scène : dans le stade olympique vide où il refait un des plus célèbres plans du film olympique ; dans une chapelle où il lit un poème de Marie Uguay ; ou encore installé dans une immense décapotable, séquence clin d’œil au cinéaste qui a voyagé dans la limousine du Général de Gaulle.

Jean-Claude Labrecque est le plus québécois des cinéastes. Dans ses fictions, et encore davantage dans ses documentaires, il s’est investi d’un rôle de chroniqueur au service d’un pays en train de se faire. Le film de La Veaux insiste avec raison sur l’importance des hommes politiques (Pierre Bourgault et Bernard Landry, mais aussi Duplessis, si justement interprété par Jean Duceppe dans Les Vautours) que Labrecque a filmés, « à hauteur d’homme », comme il aimait le dire. Le film rappelle aussi la pertinence de donner la parole aux poètes, convoqués par Labrecque et Jean-Pierre Masse pour une Nuit de la poésie historique.

Autodidacte animé par une curiosité sans borne, Labrecque évoque avec émotion ses années passées auprès de Paul Vézina, caméraman officiel du Service de ciné-photographie de la province de Québec, véritable mentor qui lui fait découvrir l’importance de la lumière. Ce faisant, il entrouvre une porte sur un pan bien mal connu de l’histoire de notre cinéma. Et il poursuit par un commentaire éclairant sur sa découverte de Jour de juin, documentaire collectif de 1959, injustement oublié, et dans lequel Labrecque nous invite à découvrir les premiers pas émouvants du cinéma direct.

La Veaux insiste très justement sur l’importance du travail de directeur photo de Labrecque dans deux films phares de notre cinéma : Le chat dans le sac de Gilles Groulx et La vie heureuse de Léopold Z. de Gilles Carle. La conversation entre le vieux maître et son héritier devient leçon d’histoire, nous obligeant à revoir d’un œil nouveau ces films que l’on prétend connaître par cœur.

Labrecque, une caméra pour la mémoire, s’il est d’abord la célébration d’un créateur essentiel de notre cinéma, est aussi la célébration d’un certain cinéma classique où les caméras ronronnaient et où les techniciens et techniciennes étaient des magiciens de l’argentique. Ce n’est pas un hasard si le film débute par la visite dans une entreprise de location de caméras où Labrecque  retrouve avec émotion son Arriflex préférée, perdue parmi une douzaine de caméras astucieusement rassemblées par La Veaux. Ainsi en est-il également de cet autre moment dans la cabine de projection de la Cinémathèque où il admire le bel enroulement sur noyau d’une pellicule 35mm que le projectionniste va bientôt charger avec précision sur le gros projecteur. Ces gestes, comme les appareils qui les commandent, appartiennent désormais au passé, à l’histoire du cinéma. C’est ainsi que le beau film de Michel La Veaux et les propos de Jean-Claude Labrecque acquièrent en quelque sorte une qualité d’archives qui n’est assurément pas étrangère à l’émotion qui traverse le film.


17 janvier 2018