Je m'abonne
Critiques

L’ACCIDENT DE PIANO

Quentin Dupieux

par Céline Gobert

Devant le personnage je-m’en-foutiste de Magaloche (Adèle Exarchopoulos), star narcissique des réseaux sociaux qui refuse obstinément d’expliquer aux journalistes ce qu’elle fait ou pourquoi elle le fait, il a été impossible pour moi de ne pas repenser à ma rencontre, en 2013, avec Quentin Dupieux. À l’occasion de la projection de Wrong Cops au Festival du nouveau cinéma, le réalisateur me disait : « Ce n’est pas mon rôle de mettre ces mots sur mon film, c’est votre boulot. » Sur le travail de critique : « Moi ça m’agace, le mec s’invente un film qui n’est pas mon film. Quand ils essaient d’analyser… C’est très ennuyeux comme façon de voir le cinéma. » Pour finir par : « Notre perception est toujours fausse. Donc, j’ai décidé de m’en foutre. » En 2025, alors que Dupieux s’est mué en machine à fictions (une par année au minimum), il est difficile de ne pas voir en Magaloche son alter ego cinématographique, l’incarnation d’un certain dégoût pour la société et ses multiples commentateurs, lui compris. Sa mise en scène du non-sens et du vide, ce « no reason » que le cinéaste érigeait autrefois en vaste blague – dont Rubber demeure encore aujourd’hui la forme la plus aboutie et la plus radicale –, s’est cependant muée au fil des films en spectacle fatigué, tendant à chacun un miroir peu reluisant où contempler son reflet monstrueux. Face à la prolifération d’opinions, de vidéos, d’images et de publications déversées sur toutes les plateformes et à tous les micros, Dupieux ne se contente plus de dire qu’il n’y a rien à dire, à comprendre ou à sauver : le réalisateur affirme désormais qu’il n’y a même plus de quoi rire.

Dans ses vidéos chocs, Magaloche fait tout pour se faire mal, mais ne ressent rien, puisqu’une mystérieuse maladie la protège de toute douleur. Ses contenus extrêmes ont fait d’elle une célébrité milliardaire, dont la méchanceté rivalise avec un cynisme quasiment psychopathique, ce qui la place dans la lignée de personnages terrifiants comme Patrick Bateman de American Psycho, c’est-à-dire ces révélateurs cruels de la vacuité morale de leur époque, lucides quant à la spectacularisation d’eux-mêmes, maladive et malsaine. Contaminé par une mélancolie féroce dont ses premières œuvres étaient exemptes, L’accident de piano devient l’équivalent cinématographique d’une grimace. De malaise. De désamour pour le genre humain. Il faut le voir, ce sourire mortuaire, ce rictus d’appareil dentaire qu’Adèle Exarchopoulos se scotche mécaniquement au visage à plusieurs reprises. Il est froid, glacial, amer. Et il fait un peu peur.

homme avec un casque à côté d'un scooter

Ce qui amplifie le pessimisme de Dupieux ici, c’est qu’il refuse de placer Magaloche dans un contraste trop simpliste avec le monde qui l’entoure. L’horreur de la star n’existe que parce que le monde autour, tout aussi corrompu et dérisoire qu’elle, la laisse prospérer. La journaliste arriviste (Sandrine Kiberlain), faussement mielleuse et se pensant plus noble que Magaloche (« Moi j’ai un loyer à payer tous les mois »), espère relancer sa carrière en décrochant une interview exclusive. L’assistant (Jérôme Commandeur), qui crache dans son yaourt, profite malgré tout de sa proximité avec l’influenceuse pour s’enrichir, au détriment de sa vie familiale. Quant aux fans, ce sont des imbéciles irrespectueux. Comme souvent chez Dupieux, la pulsion de mort, qu’elle soit meurtrière (Le daim) ou autodestructrice (Incroyable mais vrai) – ici, les deux –, ne jaillit que parce qu’elle est le prolongement logique de cette inconséquence morale généralisée, de ces existences qui tournent à vide. L’accident de piano s’avère ainsi moins l’assouvissement d’une pulsion misanthrope telle qu’on peut l’observer chez un Todd Solondz ou un Ulrich Seidl qu’une étude du vide poussée jusqu’à l’anéantissement. En d’autres termes, c’est la mise à mort instantanée du soi et du sens.

La mise en scène et les décors matérialisent ce vide ; dès les premiers plans, la vitre du pare-brise où se fracasse le corbeau symbolise déjà le décalage entre soi et le monde. « J’espère que tu pourras te réincarner en un truc plus intéressant qu’un oiseau », lâche Magaloche. Une réplique qui place d’emblée le film sous une égide métaphysique : notre existence est-elle, au fond, plus intéressante que celle d’un oiseau ? Notre mort, plus signifiante ? Le film déborde de cette impossibilité de connexion entre soi et les autres – chalet de luxe où la richissime influenceuse s’isole, millions d’écrans de téléphone, conversations qui ne mènent à rien – jusqu’au trou noir. La logique du non-sens est implacable, ne laisse aucune issue : ainsi, les morts arrivent, c’est tout. Chez Dupieux, ce non-sens est avant tout une mise en scène, plus qu’un constat. Il filme, encore et encore, la disparition du sens pour en faire spectacle. Qu’il s’agisse d’un oiseau ou d’une serveuse, les deux se trouvaient simplement au mauvais endroit au mauvais moment. No reason. Toute morale est logiquement anéantie. Il n’y a alors pas plus de pertinence à trouver dans les actions de Magaloche que dans celui d’un pneu tueur. Il n’y a rien à y comprendre – ou plus précisément, ce qu’il faut comprendre est qu’il n’y a rien à comprendre. La filiation pleinement revendiquée par Dupieux avec l’émission américaine Jackass (dont le visionnement aurait été le déclic de Magaloche quand elle était adolescente) explicite ce lien entre néant et comique, où se dissout toute volonté d’identité ou de revendication du soi, à ceci près que le nihilisme dans Jackass s’accompagnait d’un esprit de bande festif et potache, loin du désespoir solitaire de Magaloche. Ici, le corps ne se soumet à l’épreuve physique que pour remplacer cette parole impossible ; l’ennui et la répétition bêtes se faisant les échos d’un absurde métaphysique beckettien. Magaloche n’a ainsi plus rien d’autre à personnifier que l’atroce échec d’exister, une souffrance qu’elle performe et monétise. Dès lors, se foutre en l’air en vantant en direct les mérites d’un tout nouveau produit sur le marché devient la seule action possible ; et, à bien y réfléchir, il s’agit moins d’un acte de désespoir que d’une acceptation sans condition, allant jusqu’à l’annihilation absolue du soi, de ce que la course aux images, à l’attention et à la visibilité a fait de nous – soit des êtres sans amour et sans âme. Ou pour reprendre les mots de Magaloche : « d’horribles merdes vivantes ».


31 octobre 2025