Critiques

Lady Chatterley

Pascale Ferran

par Géraldine Pompon

«Cherchons la vie où on peut la trouver. Quand nous l’aurons trouvée, la vie résoudra tous les problèmes.» David Herbert Lawrence

Dans les années 20, un château niché dans la forêt de Wragby abrite deux âmes qui ne se touchent plus. Connie fait glisser ses mains de garde-malade sur le corps flasque de son mari, depuis que celui-ci a perdu l’usage de ses jambes à la guerre. L’automne, balayé en quelques plans venteux et pluvieux, laisse place à la neige et à l’ennui mortel de la châtelaine. Un soir, alors que la peine lune contemple la rivière couler, Connie aperçoit dans le miroir la beauté inutile de son corps nu et s’oublie dans une autre nuit solitaire. Le flux vital la déserte, le cancer foudroyant de sa mère la guette de son mauvais œil quand les premières jonquilles jaillissent enfin de la terre. Dans un mouvement osmotique, la belle s’enivre de la renaissance envoûtante du printemps. Ses vêtements et sa chevelure de plus en plus rouges traversent comme une boule de feu la végétation verdoyante à la poursuite délicate d’un loup mal léché, Parkin, le garde-chasse terré au fond des bois.

C’est à même le sol, que ces deux corps, socialement défendus l’un de l’autre, se percutent et s’emboîtent sans autres préliminaires que l’émoi absolu de la nature. Lady Chatterley réinterprète à travers toutes les positions érotico bucoliques l’histoire de cette peau dans l’urgence d’un frôlement, d’une pénétration, d’une incision avec le monde et de son rapport à la métamorphose. Dans un éternel va-et-vient narratif – du château à la forêt et de la forêt au château – répétant le même motif à partir d’une scène originelle obsédante tout en le décalant vers une intimité grandissante, Lady Chatterley est un film qui se caresse indéfiniment et s’abandonne à la vie.

Dans tous leurs états, la nature et la chair se chargent d’une force métaphorique et se fondent en une unique vibration. Il n’y a pas un arbre, un brun d’herbe, un chant de ruisseau, qui soit étranger au vertige intérieur. La terre et les cœurs palpitent, le sang vert afflue, les premiers bourgeons gonflent les sexes de désir, les nuages d’orage crient sous l’orgasme, les grands rapaces planent dans les hauteurs de l’extase amoureuse. Paysages extérieurs et intérieurs se contaminent et se répondent en autant de soupirs, de caresses et d’expulsions orgasmiques.

« Comme on serait bien si on était tout seul dans cette forêt » se disent-ils, nus, couverts de pluie et de fleurs. Ils sont, à cet instant, redevenus les humains originels qui découvrent avec une pureté et une innocence débarrassées de toute culpabilité les premières fois mille fois réinventées de l’amour. C’est l’histoire d’un homme et d’une femme qui se rendent ensemble, sans drame ni tourment mais dans une splendide simplicité de l’acceptation, au bonheur. Fidèle à l’esprit et à la lettre de D. H. Lawrence, Pascale Ferran porte à l’écran, sans emphase, dans l’élan naturel et magique du cosmos, la captation des flux et l’expérience de leur transformation.

 


4 décembre 2007