L’AGENT SECRET
Kleber Mendonça Filho
par Elijah Baron
Excepté Bacurau (2019), qui adopte un point de vue plus cosmique, tous les films de Kleber Mendonça Filho s’ouvrent sur une série de photographies d’époque – un geste inaugural qui réinscrit le présent dans une sédimentation d’images, de lieux et de mémoires. Dans Neighboring Sounds (2012), le spectre des plantations de canne à sucre rend manifeste la persistance d’une violence systémique héritée de l’ordre colonial ; dans Aquarius (2016), le rappel des origines historiques et architecturales d’un quartier de Recife annonce les futurs conflits liés à son embourgeoisement. Plus qu’une simple clé de lecture ou porte d’entrée pour le récit, le passé prend chez le cinéaste brésilien cette dimension active qui avait inspiré à William Faulkner cette pensée : « Le passé n’est jamais mort. Il n’est même pas passé. » Cette fois-ci, l’ouverture documentaire est d’autant plus significative que la nouvelle fiction de Mendonça Filho, en prolongement de son film-essai Portraits fantômes (2023), accorde une place centrale aux archives et au cinéma en tant que vecteurs complémentaires de construction des consciences collectives et individuelles. Démarrant par une incursion dans la culture musicale locale des années 1950 – qui, vingt ans plus tard, ne subsistera plus que dans les évocations nostalgiques d’animateurs radio –, L’agent secret joue brillamment de la tension entre mémoire et oubli pour dresser le portrait d’un monde on ne peut plus vivant, mais sur lequel plane dès le départ l’ombre d’une amnésie nationale à strates multiples.
On ne sait encore rien de Armando/Marcelo (Wagner Moura) lorsqu’il surgit, au volant d’une « coccinelle » solaire, dans une station-service déserte et tendue comme ne le sont que les décors de western ; et pourtant, plus suggestif que littéral, le titre du film invite déjà à projeter sur lui certaines attentes, renforcées par divers indices narratifs et visuels. Du corps étendu à l’avant-plan, laissé depuis plusieurs jours aux chiens errants, on n’apprendra rien de plus, si ce n’est qu’il témoigne de l’étrange banalité de la mort sous la dictature militaire, même en pleine période de carnaval. Quant au policier inflexible qui s’apprête à accoster le protagoniste pour lui soutirer de l’argent, tout est dit par la tache de sang écarlate qu’il arbore sur son uniforme. Bienvenue à Recife en 1977, dans un Brésil « semé d’embûches ». C’est un bel euphémisme pour décrire les obstacles parfois absurdes auxquels se confrontera Armando en cherchant à retrouver ne serait-ce qu’un seul document prouvant l’existence d’une mère qu’il n’a pas connue, tout en fuyant des tueurs à gages et autres agents du régime afin de rester lui-même, aux yeux de son fils, autre chose qu’un souvenir inaccessible. Abondant en plaisirs cinéphiles et mélomanes assumés, les chapitres qui suivent approfondissent notre compréhension de ce héros à la dignité ordinaire, tout en situant sa quête d’information et de survie par rapport au contexte ambiant, entre réseaux de réfugiés résistants, circuits du pouvoir et palais de cinéma.

Ce troisième point n’est pas à minimiser ni à reléguer à l’arrière-plan. Là où d’autres films notables de 2025, comme Sound of Falling (Mascha Schilinski) et Valeur sentimentale (Joachim Trier), interrogeaient la mémoire de plusieurs générations – et, à travers elles, d’une société – en suivant l’évolution d’une habitation, L’agent secret adopte en partie la perspective du Boa Vista, cinéma historique également présent dans Portraits fantômes, reconstitué ici tel qu’il existait quelques années avant sa disparition. Mendonça Filho a écrit son scénario dans un bureau du célèbre Utopia de Bordeaux, et le film nous transporte dans des espaces semblables, à la fois pour réaffirmer le cinéma comme lieu de transmission vitale et pour faire ressentir ce que pouvait être la projection de The Omen (Richard Donner, 1976) ou, plus inattendu, de la bande-annonce du Magnifique (Philippe de Broca, 1973) devant un public brésilien de l’époque. Au-delà du noir des salles, souvent animé d’une excitation charnelle, il est fascinant d’observer le choc culturel que provoquent ces sorties à l’échelle de la ville, jusque chez ceux qui n’y assistent pas. Si les attaques de requins semblent avoir toujours fait partie de l’imaginaire de Recife, les cauchemars prémonitoires qu’inspire l’arrivée de Jaws (Steven Spielberg, 1975) à un garçon trop jeune pour le voir prennent rapidement une dimension politique qui traverse l’ensemble du récit. Comment oublier, par exemple, cette question que se pose subitement un commissaire de police véreux, venu dévêtir un survivant de l’Holocauste qu’il prend pour un ancien soldat de la Wehrmacht – Udo Kier, dans un dernier rôle étonnant – pour s’amuser de ses cicatrices sans bien comprendre leur provenance : « Il y a des requins en Allemagne ? »
Remarquable pour son écriture sinueuse et sa mise en scène ample, L’agent secret est avant tout un film de rencontres et de retrouvailles. Pour peu qu’on se soit déjà aventuré dans le Recife de Mendonça Filho, tout aussi distinctif que le Hong Kong de Wong Kar-wai ou le Brooklyn de Spike Lee, L’agent secret présente, parmi sa galerie de personnages hauts en couleur, de nombreux visages familiers, dont chacun pourrait à tout moment prendre le relais de Armando pour enrichir la cartographie humaine de la ville. Celle-ci se découvre d’autant plus lorsque tout enjeu s’évapore et que le protagoniste se laisse entraîner par la foule du carnaval, par l’écoute d’un disque ou par une balade sur la route. Voilà qui nous rapproche plus que jamais d’un fétichisme à la Quentin Tarantino, qu’il s’agisse du traitement des éléments historiques – les voitures et cabines téléphoniques laissent une impression indélébile –, des procédés cinématographiques – effets de profondeur, écrans partagés – ou d’une violence outrancière, quoique parfaitement dosée. Or, là où aurait pu se trouver le point culminant, le film ayant déjà laissé entrevoir la possibilité d’une vengeance, on se trouve soudain confronté à un vide ; et ce geste final de retenue, face à une histoire brésilienne faite d’interruptions cycliques et d’absences sans cesse renouvelées, devient l’argument de Mendonça Filho le plus fort à ce jour sur la force d’ancrage du cinéma, et sur sa capacité à rendre visible un temps retrouvé.
11 Décembre 2025



