Critiques

L’amour est un crime parfait

Arnaud et Jean-Marie Larrieu

par Céline Gobert

«Ce qui marque le plus une personne, ce ne sont pas tant ses expériences passées que les paysages dans lesquels elle a vécu ». C’est avec cette citation de Kazuo Kamimura que Marc (Mathieu Amalric), chargé du cours « Littérature et paysage » dans une université au cœur des Alpes suisses, s’adresse à ses élèves. Des élèves (dont Sara Forestier) qu’il n’hésite pas à mettre ensuite dans son lit. Lorsque des jeunes filles disparaissent, un policier débute l’enquête. Le professeur, suivi de près par une mère inconsolable (Maïwenn) et une sœur vamp et incestueuse (Karin Viard), devient vite un suspect… Marc, scorpion (de L’Âge d’or de Buñuel, dont on voit un extrait) ou bien loup, est de toute façon un animal sexuel et vorace, un séducteur aux dents longues, prédateur amnésique. Ce trait d’union, entre le désir (qu’il provoque) et les mots (qu’il manie à merveille), et par là même entre l’érotisme et la littérature, ne cesse ici de hanter les Frères Larrieu. Ils prolongent l’univers ludique et les réflexions autour du désir de leurs précédents films Peindre ou faire l’amour et Les derniers jours du monde, où l’épicurisme le plus libéré côtoyait une forme certaine de désespoir (la fin de l’idée du couple normé dans le premier, l’apocalypse dans le second). La sexualité chez les Larrieu a ainsi toujours reposé sur une dangereuse étreinte entre amour (Eros) et mort (Thanatos) : une obsession qui sied parfaitement bien aux terres brumeuses et ténébreuses du polar Incidences signé par Philippe Djian dont ce film est l’adaptation.

Le duo, pour autant, ne cède pas à la noirceur. Au contraire, le film – enveloppé d’un manteau de neige plus blanc que blanc – est lumineux. Entièrement dévoués au cadre et au décor, les deux frères façonnent un monde hivernal et naturel magnifique. Cette blancheur éclatante, associée à des lieux vitrés (le chalet, l’université), sert de leitmotiv et de fil conducteur à l’enquête policière, qu’elle soit imagée (le « blanc » des trous de mémoire de Marc) ou véritable (les montagnes et cet hiver qui n’en finit pas malgré l’affirmation « Le printemps arrive ! » lancée à plusieurs reprises).

La nature (immaculée) devient alors la porte d’entrée personnelle des Larrieu dans le polar noir de Djian. Par son omniprésence rendue inquiétante, par sa grandeur quasi surréaliste, elle permet aux cinéastes d’introduire, par contraste, les éléments absurdes humains (les grains de sable). Peu à peu, s’immisce l’idée du secret, lové dans la minutieuse et parfaite mécanique paysagère qui régit et le film et les personnages. Sans surprise : l’éclatement de l’ordre établi est au cœur de tous les films des Larrieu : afin d’accéder à la jouissance, il a toujours fallu que leurs personnages se libèrent de leurs chaînes et de leurs conceptions sociales toutes faites.

Dans L’Amour est un crime parfait, tant le paysage que les conventions et la morale, parce qu’ils condamnent les personnages à un certain comportement, servent de prisons aux protagonistes. C’est exactement de ce creux-là, et d’antagonismes image publique/ intime, rationnel / mystère, que les deux cinéastes font jaillir une belle poésie noire – en apparence aussi paisible que les grands espaces d’un Jim Harrison ; en réalité aussi tumultueuse que le rock habité du groupe Caravaggio, qui signe la musique du film.

 

La bande-annonce de L’amour est un crime parfait


16 octobre 2014