L’AVENTURINE
Carlos Ferrand
par Robert Daudelin
Carlos Ferrand n’a pas fini de nous surprendre. Après avoir célébré le philosophe Walter Benjamin dans un essai filmique aussi réjouissant qu’inclassable (13, un ludodrame sur Walter Benjamin, 2017), il nous invite à suivre les traces de l’abbé Maurice Proulx qui, à la demande du ministère de la Colonisation du Québec, avait sillonné les routes de terre de la Gaspésie en 1938 avec sa Ciné-Kodak 16 mm (En pays pittoresque).
Les « esquisses gaspésiennes » de Ferrand (comme le veut le sous-titre du film) tiennent tout à la fois de l’essai, de la rêverie poétique et du documentaire ethnographique. Mais quelle que soit l’étiquette retenue, une chose est claire : la Gaspésie, « c’est là où le monde commence » pour le cinéaste. Moins adepte de pittoresque que son illustre prédécesseur, Ferrand cherche l’histoire du pays dans les traces de son passé millénaire : dans les strates rocheuses de la falaise, comme dans les fossiles et leurs secrets que la mer dépose sur la plage à chaque retrait de la marée. Mais aussi dans les oiseaux de toutes origines et de toutes couleurs qui, durant leur voyage migratoire, font une pause ici pour le plus grand plaisir des scientifiques. Dans la flore aussi, multiple et généreuse, de l’humble pissenlit qui jaunit le paysage à la mystérieuse fleur de mai que seuls les initiés savent reconnaître. Cette Gaspésie-là – au risque de faire carte postale – est incarnée spectaculairement dans le rocher Percé que le cinéaste filme amoureusement alors qu’il est éclairé par un soleil rouge le magnifiant encore davantage, ce qui permet à Jean-Marie Lebreux, son voisin immédiat, de le décrire éloquemment, lui qui va le saluer tous les jours, histoire de s’imprégner de « l’esprit des lieux ».
Pour nous dire cette Gaspésie profonde, Ferrand a tôt fait de se trouver des complices chez des habitants qui ont beaucoup à raconter de cette terre à laquelle ils s’identifient totalement au point de devenir d’authentiques « résistants ». Par exemple Gwenaëlle Plonquet-Thibeault, qui revient vivre auprès de son père, coupant le bois pour chauffer la maison dans un pays où l’hiver est rigoureux ; et le père, Jean-Marie, qui sait prendre le temps de nous rappeler l’histoire de la Gaspésie, de sa période anglaise jusqu’à la Maison du pêcheur des années 1960, que fréquentaient Paul Rose et Plume Latraverse. C’est aussi le pays de John Wiseman et Lucie Lagueux, scientifiques-collectionneurs qui savent tout du pays, de son sol et de son ciel, des oiseaux qui le survolent et des animaux qui le traversent. Et le petit Louis-Joseph, bien initié aux richesses de la mer par sa mère Marie-Claude, qui s’est bâti son propre musée où une étoile de mer géante voisine avec tant d’autres coquillages : ici, les sciences imaginaires ont aussi leurs droits. Sans oublier le Mi’kmaq Clifford Jerome, qui, reprenant une tradition qui faisait partie du mode de vie de ses ancêtres, premiers habitants de ces terres, est devenu fier producteur de sirop d’érable.

L’aventurine, c’est Carlos Ferrand au pays des merveilles ! Faisant lui-même la caméra et les entrevues, il s’immisce dans ce monde qui lui rappelle Jules Verne et sa propre enfance sous d’autres cieux. Au passage, il se souvient qu’il a d’abord entendu parler de la Gaspésie par André Breton qui, fuyant la France de Pétain, est venu s’y réfugier pour y écrire Arcane 17, dans une petite maison d’où il voyait en permanence le rocher Percé. Puis, il a découvert récemment que Paul-Émile Borduas, en 1938, alors que l’abbé Proulx cherchait le pittoresque, faisait des photos documentaires de la Gaspésie pour un ministère du gouvernement Duplessis.
Mais c’est d’abord la Gaspésie des Gaspésiens actuels, dont Ferrand veut nous parler et, à travers leurs témoignages et leur quotidien, partager avec nous la grandeur et la beauté de ce pays de mer et de rocher. Brillamment secondé par son monteur Michel Giroux, Carlos Ferrand visite la Gaspésie en poète, en artiste victime d’un coup de foudre. Il veut tout nous dire du pays qu’il découvre : il s’emballe pour La chanson du quêteux, qu’il fait reprendre par le chœur des Voyous, dont les vocalises viendront s’intégrer à la conception sonore de sa complice habituelle, Catherine Van Der Donckt ; il filme la poudrerie en attendant le printemps qui tarde ; il n’en finit plus de tourner sa caméra vers la mer et les oiseaux qui la survolent.
En 2007, avec Americano, Carlos Ferrand promenait sa caméra de la Patagonie au Nunavut, belle façon de faire le point sur sa vie, avec détours et questionnements. Aujourd’hui, il reprend la route pour ancrer son appartenance au pays où il s’est arrêté pour de bon : beaucoup plus que des « esquisses », ce nouveau voyage est le geste d’un artiste en pleine maîtrise de ses outils et qui nous associe étroitement à ses découvertes.
P.S. Comme nous l’apprend le film, il n’y a pas d’aventurine en Gaspésie, mais on peut en acheter dans une boutique de Percé…
22 mai 2026



