Critiques

Le bruit des arbres

François Péloquin

par Helen Faradji

Évoquer avec minutie les moindres détails pour mieux composer une vision d’ensemble. Construire avec précision pour mieux donner l’illusion de la vie qui passe, avec ses petits riens et ses grands touts. Se fondre dans l’apparence de la spontanéité pour mieux révéler, l’air de ne pas y toucher, un propos, un discours, une transcendance. Quel que soit l’art où il s’exprime, l’impressionnisme, encore peut-être plus dans sa version contemporaine que dans celle expérimentée par les avant-gardistes, demande assurément un savoir-faire reposant sur une maîtrise de ses outils et un sens de l’équilibre rares.

Avec Le bruit des arbres, son premier long construit sur une succession d’une trentaine de brefs tableaux, François Péloquin réussit assurément son entrée dans cette cour. D’un pur point de vue cinématographique, en tout cas. Force est d’abord de reconnaître à son œil une puissance et une justesse que l’on a rarement vues dans le cinéma québécois, mais bien davantage dans celui, nourri au réalisme social d’un Ken Loach autant que dans celui, biberonné aux mythes, d’un Jeff Nichols. Oui, Péloquin navigue dans ces eaux. Sa caméra, aux mouvements tantôts amples et solennels, tantôt fébriles et nerveux, refusant toute tentation publicitaire, ne se contente en effet pas d’enregistrer : elle compose autant qu’elle sublime ce petit coin de pays agricole et forestier de Gaspésie où Jérémie, 17 ans, meuble son ennui et son désoeuvrement comme il peut sous les yeux accablés mais incapables de tendresse de son père Régis. Deux mondes s’affrontent, deux Québec aussi : celui des anciens, qui taisent leur désespoir sous des attitudes bourrues et s’abandonnent à la bière en écoutant du country, celui des plus jeunes incapables de ne pas se laisser aller aux sensations fortes pour ne pas avoir à affronter leur réel, essayant tout et n’importe quoi tant que le hip hop autotuné peut résonner. Mais tout cela heureusement n’est pas dit ou souligné. Tout cela se devine, s’interprète, se dégage naturellement d’une simple plongée de biais sur le visage de profil, plus animal et terrien que jamais, de Roy Dupuis, ou d’un plan net et droit sur le regard fuyant et empreint de colère du jeune Antoine L’Écuyer, transformé ici en cousin rural et plus intérieur du Steve de Mommy.

Les visages et les espaces, donc. Rendus vivants et significatifs par une direction photo riche et naturaliste à la fois et une assurance dans le maniement de la caméra épatante. Une saison aussi – l’été – dont Péloquin comprend et transmet avec vigueur le plein potentiel mythique en en faisant vivre à l’écran, de manière presque tactile, autant l’âpreté sèche que l’humidité poisseuse. Nul besoin de musique d’accompagnement ou de spectacle fabriqué, les images, dans tout ce qu’elles peuvent avoir d’envoûtantes, sont là. Mais suffisent-elles ? Pas tout à fait. Car si la forme y est, trait d’union sensible et impressionnant entre l’art de la description crue propre aux Britanniques et la confiance en la puissance infinie du cinéma pour magnifier le moindre brin d’herbe telle qu’elle s’illustre dans le cinéma américain indépendant d’influence malickienne, le fond, lui, semble constamment échapper.
La faute d’abord à un montage, un rien trop serré qui empêche ces belles scènes pleines de s’épanouir pleinement en les amputant souvent inutilement de quelques précieuses secondes. La faute encore à des dialogues souvent convenus et clichés qui viennent quelque peu contredire la justesse et la physicalité du jeu des deux comédiens. La faute enfin à un récit beaucoup plus aléatoire qui ne parvient jamais tout à fait à livrer ce que cette forme impressionniste exigeait, manquant souvent de chair et de vigueur là où la mise en scène avait besoin de lui, en ajoutant un brin trop là où elle se suffisait à elle-même.

Dire le mieux avec le moins est un art. Le bruit des arbres nous rappelle que simplement apprendre à dire est le premier pas pour pouvoir oser espérer le maîtriser.

 

La bande-annonce du Bruit des arbres


9 juillet 2015