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Critiques

LE CHANT DES FORÊTS

Vincent Munier

par Alexandre Ruffier

Le nouveau film de Vincent Munier troque l’éreintante quête au Tibet de La panthère des neiges (2022) pour un récit plus intimiste campé dans les Vosges, la forêt de son enfance située au nord-est de la France. Accompagné de son père Michel Munier, lui aussi photographe et auteur du livre L’oiseau-forêt, le cinéaste raconte à son jeune fils, Simon, leurs nombreuses nuits d’affût sous des sapins, enroulés dans un sac de couchage. Le chant des forêts assume une approche grandiloquente en proposant des vecteurs émotionnels tendant à l’universel : la transmission générationnelle, l’émerveillement face aux animaux et la préservation des écosystèmes en danger. Si la réussite technique est indéniable, le film apparaît toutefois rapidement limité par ses propres contradictions. En cherchant à célébrer le vivant, il finit paradoxalement par le mettre à distance.

Les talents de chef opérateur de Vincent Munier ne sont plus à prouver, et ses images sublimes parlent d’elles-mêmes. Il fait une nouvelle fois montre d’une très grande maîtrise de la lumière naturelle en capturant la forêt et les animaux dans de superbes clairs-obscurs. Comme le suggère le « chant » du titre, ce travail de l’image est accompagné d’un habillage sonore très réussi (bien que trop souvent étouffé par la musique de Warren Ellis), qui nous enveloppe dans l’ambiance forestière tout en soulignant avec soin les nombreux micro-gestes des animaux filmés. On sent très rapidement que les Munier père et fils sont habités par un amour sincère et communicatif pour les Vosges qu’ils ont appris au fil des ans à connaître et à naviguer. En plus de l’environnement, c’est toute leur pratique photographique, inséparable de leur mode de vie, qui est célébrée. Comme dans La panthère des neiges, le film laisse une place non négligeable au silence, à l’attente et à l’abnégation nécessaires pour espérer capturer les « fantômes », ces espèces qui se cachent habituellement des hommes et que même les photographes les plus aguerris ne font qu’apercevoir.

Toutefois ces animaux se font de plus en plus rares et leur présence, jusqu’ici fugace, laisse, petit à petit, place au silence. Les images du Chant des forêts sont empreintes d’une profonde mélancolie tant nous savons que ce que nous regardons est fragile. Les multiples séquences, un peu trop mises en scène, de discussions en famille au coin du feu sont l’occasion d’approfondir ce sentiment. Le réalisateur et son père pleurent notamment la disparition du grand tétras des forêts françaises dans l’indifférence plus ou moins générale. Michel Munier se console en s’attachant à l’idée de « rester émerveillé » devant le soleil qui se lève, les chants des oiseaux ou l’odeur des fleurs. Un éloge de la simplicité et du sublime que Vincent Munier embrasse en cherchant à faire de son esthétique un geste politique. On le comprend au détour d’un dialogue, c’est en représentant la « beauté » de la nature qu’il sensibilisera le public à la préservation du vivant.

un pic sur un tronc

Si cette approche, d’une sincérité manifeste, n’est pas problématique en soi, elle semble rapidement atrophier le film. Un sentiment de confusion, voire de dissociation, émerge face aux superbes images et au rapport au monde qu’elles façonnent. D’un côté, Vincent Munier retranscrit avec une grande délicatesse l’énergie indescriptible qui nous saisit face à un animal sauvage, de l’autre il s’enferme, et nous avec, dans un registre contemplatif. On peut voir là la conséquence d’une appréhension de la « beauté » découlant d’une pratique photographique présupposant une ascèse et un isolement de bon nombre de réalités matérielles du monde. Si l’on peut bien sûr être admiratif de la rigueur des Munier, on peut regretter qu’elle soit présentée en excluant toute possibilité de hors-champ. Dans Le chant des forêts, nous n’accédons pas au « vivant », mais au « vivant filmé par Munier » et c’est avant tout ce dernier qu’on nous propose d’admirer. Cette sensation de déracinement culminera lorsque les trois Munier s’en iront, sur ce qui ressemble à un coup de tête, à l’autre bout de l’Europe filmer le fameux grand tétras.

 En tissant de cette façon un lien aussi serré entre la beauté des images, c’est-à-dire entre leur appréciation en tant que purs objets esthétiques, et les sensibilités écologiques, le réalisateur finit par confondre la position de passeur avec celle de gardien du temple. Le chant des forêts est un (très beau) monument qui court malheureusement le risque d’occulter ce qu’il est censé célébrer. On ressort donc de la salle avec un sentiment ambigu et l’envie de comprendre ce qui peut nous déranger dans une entreprise qui semble aussi belle que sincère.

Auréolé des César du meilleur documentaire et du meilleur son, le film de Munier n’est ni une réussite ni un échec total. Il se situe davantage dans un espace un peu trouble, au point de convergence de multiples contradictions. En cherchant à tout prix à proposer de belles images, cette rencontre entre l’homme et le reste du vivant tend malheureusement moins vers un devenir commun que vers le renforcement d’une frontière. La faute à une mise en scène qui a du mal à s’émanciper d’une tendance à transformer la « nature » en un ailleurs lointain et spectaculaire. Ainsi Le chant des forêts trouve peut-être moins son sens dans les réponses qu’il apporte que pour les interrogations qu’il soulève sur les représentations de l’environnement — un sujet qui dépasse largement ce documentaire alors que notre accès au monde extérieur se fait majoritairement à travers des écrans et des échos de plus en plus douteux.


18 juin 2026