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Critiques

LE CHÂTEAU D’ARIOKA

Kiyoshi Kurosawa

par Bruno Dequen

Kiyoshi Kurosawa a exploré davantage de genres que sa réputation – amplement méritée – de maître de l’angoisse laisse supposer. Malgré tout, Le château d’Arioka (Kokurojo) se distingue immédiatement du reste de sa filmographie. En adaptant un roman à succès de Honobu Yonezawa publié en 2021, Kurosawa réalise son premier film historique. Plus précisément, il s’aventure sur le terrain de son plus célèbre homonyme, en proposant un jidaigeki (drame historique) situé en 1578, en plein cœur de l’ère Sengoku (la période des provinces en guerre), immortalisée à de multiples reprises par Akira Kurosawa. Autant dire que la barre est haute et qu’un tel projet semble peu adapté aux préoccupations éminemment contemporaines qui ont toujours caractérisé les œuvres du cinéaste.

De prime abord, cette incursion tardive dans le film d’époque peut donc surprendre. Outre le fait que le jidaigeki est un genre dont la popularité n’a eu de cesse de décliner dans les dernières décennies, l’approche choisie par Kurosawa témoigne d’un désir de respecter à la lettre sa grammaire classique. Le cinéaste se situe ainsi aux antipodes des démarches révisionnistes et des relectures contemporaines. À travers une mise en scène méticuleuse, patiente et austère, il met l’accent sur d’innombrables scènes de dialogues ancrées dans des conventions et attitudes révolues. On est aussi loin de la démarche explosive et insolente d’un Takashi Miike que de la transformation d’un héros grec mythique en soldat atteint de choc post-traumatique. Hors de sa zone de confort, Kurosawa se serait-il lancé dans une entreprise sage et respectueuse, au point d’en être réactionnaire ? Loin de là ! C’est justement par son approche résolument orthodoxe que le cinéaste nous rappelle que les œuvres historiques les plus percutantes ne parlent jamais aussi bien du présent qu’en reproduisant minutieusement le passé. À travers son récit de meurtre et mystère dans une citadelle assiégée, Le château d’Arioka expose brillamment les conséquences politiques et philosophiques de l’aveuglement du pouvoir.

Divisé en quatre parties qui représentent autant de saisons et de meurtres étranges à résoudre, Le château d’Arioka est essentiellement un huis clos. Assiégé par les troupes de l’impitoyable Oda Nobunaga, à qui il a décidé de retirer son allégeance, le seigneur Araki Murashige (Masahiro Motoki) est réfugié dans son château impénétrable. Résolument déterminé à faire usage du moins de violence possible, Murashige réfléchit aux moyens de résoudre ce conflit qui semble perdu d’avance, à moins d’une aide militaire extérieure improbable. Malheureusement pour lui, le sort semble s’acharner sur toutes ses décisions. En hiver, le jeune fils d’un traître, qu’il a choisi d’épargner, est assassiné dans sa chambre. Au printemps, la tête coupée d’un soldat ennemi, rapportée comme trophée, se décompose anormalement, suscitant la peur d’un châtiment divin au sein de ses troupes. À l’été, l’émissaire qu’il avait envoyé avec son plus grand trésor (un thé rare) pour rallier de l’aide est également assassiné. Et que dire d’un autre traître qui, aux yeux de tous, est frappé par un éclair à l’automne, alors que Murashige voulait simplement l’emprisonner ! Afin de résoudre tous ces mystères, Murashige n’a d’autre choix que de demander de l’aide à Kuroda Kanbei (Masaki Suda), le brillant stratège et émissaire d’Oda emprisonné dans son donjon. Tel un Hannibal Lecter du japon féodal, Kanbei semble doué d’un sens de la déduction hors du commun – ou d’informations et de motivations bien cachées –, et les enquêtes de Murashige vont se résoudre au gré du jeu du chat et de la souris qui se développe entre les deux hommes et que Chiyoho (Yuriko Yoshitaka), l’épouse de Murashige, observe à distance, de même que les innombrables chefs de clans et soldats sous l’autorité du seigneur.

3 samurais dans une pièce

Porté par de longues scènes de dialogue qui font la part belle aux protocoles de l’époque et aux jeux de pouvoir, Le château d’Arioka est non seulement le plus bavard des films de Kurosawa, mais aussi celui dont le récit est le plus difficile à suivre, vu le nombre de noms, allégeances et trahisons que les personnages évoquent à chaque instant. Malgré tous ces détails, les enquêtes de Murashige se résolvent à peu près toutes rapidement, une fois les conseils de Kanbei reçus, et le rythme du film demeure placide, à de rares exceptions près.

À l’image de ses personnages qui ne révèlent leurs véritables intentions qu’au dernier instant, Le château d’Ariokaavance masqué, patiemment. Le schéma des enquêtes se répète sans suspense, et on comprend que l’enjeu n’a jamais été leur résolution mais leur impact sur Murashige, dont le film n’abandonne jamais la perspective. D’entrée de jeu, Murashige est présenté comme un homme bon qui veut changer les choses. Il n’est pas à l’aise avec les violents principes qui régissent son époque ; il ne respecte ni le code des samouraïs ni la doctrine bouddhiste punitive, contrairement à celles et ceux qui l’entourent. Bien entendu, il n’a pas atteint le statut de seigneur par accident, et quelques scènes nous rappellent à quel point il peut être un combattant d’une efficacité redoutable. Mais Murashige n’use désormais de la violence qu’en dernier recours et désire promouvoir une conception du pouvoir fondé sur la compassion et le pacifisme. À mesure que les multiples meurtres ne cessent de contrecarrer ses plans, Murashige se retrouve toutefois confronté aux conséquences imprévues et dramatiques de ses décisions. De ce point de vue, Le château d’Arioka est l’histoire d’un homme de bien qui ne fait qu’empirer les choses malgré lui. On retrouve bien là le pessimisme de Kiyoshi Kurosawa.

Au-delà d’un constat cynique sur l’impossibilité du changement, Le château d’Arioka décortique avec une remarquable acuité les raisons des échecs de Murashige, et c’est à ce moment-là que la mise en scène austère de Kurosawa, si rigide et limitée aux pièces du château, prend son sens. Le château d’Arioka est le portrait d’un homme qui, aussi bienveillant pense-t-il être, parle sans écouter et regarde sans voir. C’est le récit d’un inévitable aveuglement. Murashige n’est pas mis en échec par des machinations complexes, mais par son inaptitude à prendre en considération sa position dans le monde. Enfermé dans son château, il décide au nom d’un peuple qu’il ne croise jamais. Pire encore, il se révolte contre le système même qui justifie son propre statut, lui qui règne sur une province qui lui est étrangère et qu’il ne comprend pas. Le château d’Arioka observe l’incapacité des gens de pouvoir à examiner le hors-champ de leur perception. Alors qu’un tel constat pouvait naturellement amener le film vers l’une des conclusions les plus défaitistes de Kurosawa, il est d’autant plus remarquable que Le château d’Arioka se détourne de ce sentier attendu. En ces temps belliqueux, le cinéaste nous rappelle qu’abandonner la lutte et le pouvoir est parfois la meilleure façon de faire avancer le monde.


21 août 2026