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Critiques

LE CHIEN NOIR

Guan Hu

par Sylvain Lavallée

Le choix d’utiliser un personnage principal quasi silencieux est toujours quelque peu périlleux tant cela est difficile à mettre en scène de façon naturelle. Pourquoi le protagoniste préfère se taire lorsque l’on s’adresse à lui, pourquoi se contente-t-il de quitter la scène ou de continuer à fumer comme si personne ne l’avait interpellé : quand on en vient à se poser ces questions sans réponse, c’est souvent qu’elles cachent une posture, un artifice typique d’un certain cinéma d’auteur axé sur la lenteur, et dans lequel l’absence de mots sert à dénoter une quelconque profondeur. Ces interrogations surgissent parfois devant Lang (Eddie Peng), le protagoniste du Chien noir, qui revient dans sa ville natale après avoir passé dix ans en prison pour meurtre, mais pour l’essentiel le pari est réussi et nous comprenons son laconisme comme une forme d’humilité, voire de honte, en tout cas comme un désir de se mettre en retrait. Cela résume assez bien les forces et les faiblesses du film, sa manière d’emprunter des stratégies éprouvées, pigées ici et là, mais avec suffisamment de maîtrise pour nous les faire oublier et nous happer dans son univers.

Cela dit, le prétexte du silence n’est pas sans facilité, en ce qu’il dispense le cinéaste d’imaginer une vie intérieure pour son personnage, ce qui en retour permet d’en faire plus aisément une sorte de symbole : ancien musicien, star locale, Lang revient désœuvré dans un lieu sur le point de disparaître. Il se trouve alors un emploi pour capturer les nombreux chiens errants, la Chine voulant « nettoyer » le pays en préparation des Olympiques à Beijing (nous sommes en 2008). Il se liera d’amitié avec un chien noir, un animal, évidemment, chassé par la communauté (on craint qu’il ait la rage), et que Lang devra apprivoiser ; deux exclus, donc, qui apprennent à survivre ensemble. Difficile de ne pas voir comment tout cela résonne avec les thèmes soulevés : une Chine qui se modernise, des personnages de laissés-pour-compte qui essaient de survivre aux changements, l’ombre d’un événement majeur qui témoigne du développement rapide du pays, le tout dans une mise en scène qui favorise les plans larges pour mettre en valeur des paysages somptueux mais vides (le désert de Gobi) et des décors en ruines. Si tout cela peut évoquer le cinéma d’un Jia Zhangke, c’est bien parce qu’il s’agit ici d’une influence majeure, ouvertement revendiquée puisque le cinéaste se retrouve à l’écran, dans le rôle (parfait pour lui) de l’employeur de Lang, un homme qui aide les ex-détenus à réintégrer la société. On pense notamment à Still Life, avec cette ville marquée à la craie pour indiquer jusqu’où remonteront les eaux du Yangtsé lorsque la construction du barrage des Trois-Gorges sera achevée ; dans Le chien noir, des signes semblables signalent les bâtiments à raser pour faire place à de nouveaux développements urbains.

homme chinois et chien sur une moto

Le film se trouve ainsi tendu entre son récit aux accents plus mélodramatiques (il faut ajouter aussi l’oncle de la victime de Lang, qui essaie de se venger) et sa mise en scène plus distanciée, qui semble appartenir à un autre type de cinéma. Mais Guan Hu maintient malgré tout une cohérence dans sa vision, même si nous sentons aussi un éparpillement dans une deuxième partie qui multiplie les récits secondaires et les séquences plus poétiques. L’une d’elles va d’ailleurs jusqu’à incorporer une référence (moins évidente) à Pink Floyd : en effet, une affiche de The Wall constitue à peu près la seule décoration du logement de Lang, et, dans l’une des scènes les plus mémorables, des animaux se promènent en liberté dans les décombres de la ville pendant une éclipse (quoi d’autre ?) au son de la chanson Mother, un emploi aussi ironique que mélancolique qui contribue à l’atmosphère doucement onirique du moment. Si l’histoire de Lang, musicien meurtrier, n’est pas sans écho avec celle du protagoniste du célèbre opéra rock, et si les enjeux thématiques autour du totalitarisme peuvent superficiellement se ressembler, la séquence rappelle surtout le The World de Zhangke (encore), qui tirait un semblable sentiment d’aliénation à partir de simulacres de monuments du patrimoine mondial exposés dans un parc d’attractions.

Ainsi, les fils du Chien noir sont plutôt grossiers, tant dans l’expression des thèmes, dans l’utilisation des influences que dans le ton du récit, flirtant ici avec le misérabilisme (le père de Lang est alcoolique, sa sœur éprouve des difficultés financières), et là avec le sentimentalisme (l’espoir retrouvé par cette amitié entre un homme et sa bête). Malgré cela, ces allures familières sont plus confortables que désagréables, sans doute en partie parce que ce type de film, une sorte de réalisme social qui tend par moments vers une subtile poésie, n’est pas aussi présent sur nos écrans qu’il l’a déjà été, et il se dégage ainsi de l’ensemble un sentiment presque nostalgique (même le cinéma de Zhangke ne ressemble plus à cela depuis plusieurs années). Il faut dire aussi qu’Eddie Peng joue merveilleusement bien du quasi-silence qui lui est imposé, alors qu’il peut en dégager autant des notes d’humour (le film flirte avec le burlesque à quelques reprises) que la sérénité mélancolique plus attendue dans les circonstances. La relation qu’il tisse avec le chien noir est certes on ne peut plus prévisible, mais elle demeure très belle, Le chien noir réussissant finalement le plus important : nous faire ressentir l’impasse de Lang, quand son passé le rattrape et que le futur se referme en même temps en ne laissant aucune place pour les gens de sa classe sociale, tout en illuminant la liberté que le personnage réussit à trouver à travers cette amitié canine.


24 juin 2025