Critiques

Le jeune Ahmed

Jean-Pierre et Luc Dardenne

par Elijah Baron

Le nouveau film des frères Dardenne est parfois décrit à tort comme étant l’histoire d’une radicalisation, alors que c’est plutôt le contraire. L’agitation clandestine des premiers instants nous communique justement qu’il est trop tard, que la métamorphose du protagoniste est déjà complète : cela fait plusieurs semaines que l’adolescent vit sous l’emprise du fanatisme religieux. On n’obtient pas beaucoup de détails sur ce qui l’y a précipité ; sans doute, la recherche d’une figure paternelle l’aura mené à fréquenter un imam intégriste et à vénérer un cousin mort pour le djihad en Syrie. Mais les causes, au final, demeurent ambiguës, et les Dardenne ne s’y intéressent pas. Ce qui les occupe, c’est l’avenir proche du jeune garçon, et son potentiel de réhabilitation. Il n’y a que deux possibilités qui semblent s’offrir à Ahmed (Idir Ben Addi) : évoluer dans sa pensée ou se laisser dévorer par ses convictions. Son parcours n’est pas celui d’un Antoine Doinel, en spirale descendante ; il bénéficie d’ailleurs d’un soutien familial et social continu. Sa chute morale menace d’être brève et violente, tant les idéaux qu’il poursuit avec une détermination obsessionnelle entrent en conflit avec la réalité.

Le jeune Ahmed est loin d’être le premier film contemporain à examiner le rapport de la nouvelle jeunesse européenne à la religion. Il n’est d’ailleurs pas incongru d’aborder les questions de foi dans le contexte d’une crise adolescente ; on constate que c’est le même sentiment de révolte, la même recherche de soi qui pousse les uns à rejeter les dogmes religieux, et d’autres à s’y réfugier. Le repli identitaire de chaque camp semble alimenté par la peur de la disparition, du remplacement que suggère le concept d’assimilation. Telle est l’atmosphère dans laquelle se forme Ahmed, mais aussi les personnages de Corpo celeste d’Alice Rohrwacher, et bien sûr de The Student de Kirill Serebrennikov. L’œuvre des Dardenne partage avec ce dernier film des liens thématiques assez étroits : voilà un autre écolier séduit par le fondamentalisme religieux, prêt à citer des textes sacrés pour justifier ses éclats de violence. En se réclamant de l’autorité divine, ces jeunes empêchent le débat, réduisent leur entourage à l’impuissance ; un verset du Coran récité par Ahmed suffit à faire taire tout adulte qui tenterait de le contredire. Une rééducation basée sur l’argumentation semble donc vouée à l’échec, puisque le dogme interprété de façon littérale se prête mal à la négociation, ne requiert aucune démonstration, ne se réfute pas à la manière d’une opinion : on y adhère ou on n’y adhère pas.

Cependant, Ahmed ne ressemble pas beaucoup aux terroristes et autres fanatiques que l’on a l’habitude d’observer à l’écran. Cet adolescent banal aux airs d’Harry Potter, apparemment doué à l’école, a bien peu en commun, par exemple, avec le prédicateur de The Student, hystérique à un point irréel. Renfermé sur lui-même, inexpressif et incapable de répondre aux émotions des autres, Ahmed est un sociopathe dont les actes violents semblent motivés par un certain scolasticisme pédant. Le contexte scolaire dans lequel on l’observe à plusieurs moments clés permet d’éclairer son mode de pensée : les Dardenne insistent sur son talent en mathématiques, s’attardent sur la succession de signes égaux qu’il trace au tableau en cours de langue. Le film ne contient aucune trace de mysticisme ou de spiritualité ; la foi d’Ahmed ne repose peut-être que sur cette logique implacable et autodestructrice qui supplante tout autre repère émotionnel ou moral. Ce personnage constitue presque un double maléfique du héros de La promesse (1996) : le monde de ce dernier avait été perturbé par la conviction brusque qu’il devait venir en aide à une jeune femme. À l’inverse, c’est la certitude de devoir tuer une femme qui secoue le monde d’Ahmed.

Dans les deux cas, les Dardenne dressent le portrait d’un adolescent désorienté par son désir naissant. Vu sous cet angle, l’extrémisme explicitement misogyne qui s’ouvre à Ahmed à la mosquée semble représenter pour lui un mécanisme de défense, un moyen de fuir le monde féminin que symbolisent l’école et le foyer. Son dogmatisme lui permet de réprimer ce qui l’effraie, mais sa libido finit par le rattraper. L’aveu amoureux d’une fille de son âge fait glisser son masque sévère, et un sourire illumine pendant quelques instants son visage de pierre. Sa psyché lui fait payer bien cher, toutefois, ce moment d’égarement, et l’expression de son désir le précipite dans une crise que les Dardenne ne parviennent pas à résoudre de manière organique. Les cinéastes admettent ne pas avoir cherché à faire un film entièrement réaliste ; il en découle une fin qui équivaut à un deus ex machina, une intervention directe des auteurs, plutôt qu’à une véritable résolution des enjeux psychologiques et moraux du récit. Il y a certes quelque chose d’amer, de frustrant dans cette conclusion miséricordieuse, mais elle fait certainement effet, et confirme le vieil adage selon lequel ce n’est pas la chute qui compte, mais l’atterrissage.


31 juillet 2020