Critiques

Le lac aux oies sauvages

Diao Yinan

par Ariel Esteban Cayer

Depuis Uniform (2003) et Night Train (2007), Diao Yinan s’impose comme l’un des réalisateurs chinois les plus intrigants de sa génération. Chroniqueur de l’aliénation ouvrière faisant des miracles avec peu (Dong Jingsong, à la photo, tourne le premier film en DV), le cinéaste s’éloigne cependant rapidement du réalisme social de ses débuts pour arriver à une forme plus franchement stylisée. L’Ours d’or remporté pour Black Coal Thin Ice (2014) – thriller hivernal, mais lumineux – cimentait déjà la place du cinéaste dans le panorama du cinéma contemporain et Le lac aux oies sauvages (2019) s’inscrit dans cette même mouvance : une œuvre majeure dans l’élaboration d’un cinéma de genre à la croisée de différentes tendances, dans la lignée de Jia Zhang-ke (mentor de Diao), ou encore de Bi Gan (Long Day’s Journey Into Night, également photographié par Dong) mélangeant le polar et une fantasmagorie adaptée à l’étrangeté croissante du XXIe siècle.

Chasse à l’homme langoureuse, axée sur le souvenir et le regret plutôt que sur le suspense, Le lac aux oies sauvages (2019) nous projette dans un univers de « néo-noir » onirique : une nuit éternelle faite d’ombres mouvantes, de cigarettes vacillantes et de LEDs jaunes, bleus et fuchsia inscrits à même l’architecture, les véhicules et les costumes, remplaçant les néons d’autrefois. Zhou Zenong (Hu Ge) est un truand en fuite, accusé d’avoir assassiné des officiers dans le feu de l’action. Il attend sa femme à la gare (le titre original, Nan Fang Che Zhan De Ju Hui signifie « Rencontre à la gare du Sud »), mais celle-ci ne viendra pas. Rejoint plutôt par Liu Aiai (Gwei Lun Mei), une « bathing beautie » travaillant aux abords du lac aux oies sauvages et partageant avec Zhou le même patron, proxénète à ses heures, celle-ci lui fera une promesse dont on n’apprendra pas tous les détails. Car tout commence ailleurs : au Xingquindu Hotel, plus exactement, là où plusieurs clans de criminels se partagent leur territoire de chasse : rues bientôt méconnaissables où la violence éclatera sous la pleine lune, aux mains de personnages aux noms colorés tels qu’« Oeils de chat » (des jumeux fauteurs de trouble) et « Rouquin » (pistolet artisanal, commandé sur Internet, à la main).

Gangsters aux visages impénétrables, femmes de la nuit au cœur d’or et détectives amoraux… Le lac aux oies sauvages est un film aux thèmes et aux personnages archétypaux, aux émotions bouillonnantes bien qu’en sourdine et aux destins tragiques, de sang et de sperme versé. Diao déploie cependant une structure elliptique (avec retours en arrière successifs) pour mieux déstabiliser son spectateur. En découle une œuvre glissante, à l’irréalité subtile, s’attardant plus à un état des lieux qu’à la psychologie de ses personnages, rapidement relégués au second plan de l’attention. Diao s’attarde aux zones d’ombres autour de la ville de Wuhan (désormais tristement célèbre), désignées, pour emprunter les termes aux policiers pourchassant Zhou Zenong avec zèle, comme des « enclaves d’activité non-régulée » : des milieux interlopes qui échappent à la gestion, soit des lieux où la corruption et le crime s’accrochent – réel sujet du film. Une séquence dans un zoo, en dit long sur la question : ne règnera ici que la loi de la jungle.

Dans le cinéma de Diao, les codes du film noir deviennent une façon habile de représenter une Chine glauque et inquiétante, bien loin des grands centres chatoyants et des visions d’un progrès technologique fulgurant. Et si Uniform et Night Train nous présentaient déjà des personnages esseulés et désœuvrés du fait d’un système économique oppressant (un ouvrier sans emploi revêt l’habit d’un policier pour l’autorité qu’il lui procure ; un bourreau en mal de connexion humaine ira au bout de sa solitude), nos criminels existent ici soumis à une forme d’aliénation des plus totales, n’ayant, comme repères, que leurs propres codes et coutumes. Avec sa frontière sans cesse repoussée, le progrès ne tardera pas à les rattraper et anéantir leur univers romantique : les trottoirs déjà flanqués d’immenses affiches faisant la promotion de tel ou tel gratte-ciel et devant lesquels nos personnages flottent, comme dans le décor d’un studio de l’avenir. Survit pour l’instant le cinéma : une Chine imaginée où rien n’est tout à fait réel, mais où tout résonne parfaitement : du cool melvillien quelque peu rétro avec ses éclats de violence esthétisée, en passant par le portrait des forces de l’ordre, soucieuses de leur image, friandes d’opportunités médiatiques et de séances photo entre collègues. Bref, un cinéma unique et rare en ce qu’il parvient à évoquer le passé, saisir le présent et pointer vers le futur d’un pays en constante transformation, et ce tout à la fois, se montrant ainsi au diapason de l’époque.

Le lac aux oies sauvages peut être loué et visionné en ligne avec sous-titres anglais via les sites du Cinéma Moderne ou du Cinéma du Parc.


21 avril 2020