Critiques

Le mont Fuji vu d’un train en marche

Pierre Hébert

par Louis-Jean Decazes

Un train se met en route. Il quitte un quai quasi-désert où quelques futurs passagers flânent à leur guise en attendant le prochain convoi. Des immeubles de banlieue, saisis par une caméra tremblante que l’on devine légère, défilent sous un ciel grisâtre devant nos yeux attentifs. C’est ainsi que Pierre Hébert amorce le dernier volet en date de ses Lieux et monuments, une série de films et d’installations vidéo qu’il poursuit avec fougue depuis 2005. Avec Le mont Fuji vu d’un train en marche, le théoricien de l’« idée de l’animation » et de l’« expression expérimentale » (deux concepts auxquels cet objet filmique donne corps à sa façon) s’est autorisé une déambulation méditative au pied du célèbre Fujiyama et de ses environs.

Après nous avoir entraîné au cœur de la campagne saintongeaise dans son Film de Bazin (2017), le digne héritier d’André Martin et Norman McLaren nous propose de le suivre au cœur d’un Japon dont il a sillonné les tréfonds à deux reprises, d’abord en 2003, puis en 2018. Le générique de début nous l’apprend : son premier voyage s’est avéré infructueux et le film qui devait en découler demeure hélas inachevé. Un mal pour un bien, puisque le cinéaste réemploie dans ce récent opus les images tournées lors de son périple initial, créant ainsi un va-et-vient temporel alimentant avec succès la construction « chaotique » (au sens – nullement péjoratif – où l’entendaient Isidore Isou et ses acolytes lettristes) de l’ensemble.

Véritable échappée onirique, Le mont Fuji embrasse d’abord le défi du journal filmé et épouse ainsi la posture du carnet de voyage. La caméra de Pierre Hébert, discrète mais constamment attentive au moindre mouvement, s’immisce sur un mode direct au plus près du quotidien des populations citadines qu’il filme au gré de ses pérégrinations. Plutôt que de développer une réelle intimité avec celles et ceux que son appareil effleure – là n’est pas son objectif, rappelons-le –, le maestro s’attarde longuement sur des aspects de la vie citadine tels que la circulation des piétons ou l’activité de commerçants locaux. Ces « instants de vie » permettent au cinéaste de « déconstruire » les quartiers qu’il arpente en vue d’en révéler les dimensions cachées. Pour quiconque a écumé la série Lieux et monuments, ce travail d’exploration et de dévoilement n’a rien de nouveau et semble couler de source. À ceci près que sur la trame sonore, ponctuée d’enregistrements de cacophonie urbaine, se superposent des fulgurances animées, obtenues par grattage de pellicule. Hébert renoue ainsi avec la technique ayant jadis été au centre de ses productions, et qu’il semblait avoir délaissée depuis 1996, année de sortie de La Plante humaine (exception faite pour le projet Scratch, 2016-2018).

Le mont Fuji vu d’un train en marche repose de bout en bout sur un ensemble récurrent d’unités figuratives, qui offre au cinéaste la possibilité de tisser de riches correspondances entre les pratiques artistiques qu’il emploie ou donne à voir. Il arrive ainsi à Pierre Hébert de convoquer dans une seule et même image la calligraphie, la gravure sur pellicule et la performance chorégraphique – trois « motifs » qui ponctuent l’intégralité de son film – pour souligner les liens implicites qui unissent ces disciplines. Mais cette quête incessante de raccordements sous-jacents ne se limite aucunement aux relations entre les arts, elle implique aussi la résonance historique dissimulée derrière ces œuvres. Des déhanchements de Teita Iwabushi, un danseur dont on contemple intensément le corps se contorsionner, naissent un écho au passé douloureux du Japon qui occupera tout un pan de la deuxième moitié du film. À travers son exercice du butô, une danse née des remous sociopolitiques qui secouèrent le pays durant la Seconde Guerre mondiale, se dresse un parallèle avec les tragiques bombardements dont Hiroshima et Nagaski furent le théâtre en 1945.

C’est dans l’optique d’approfondir cette analogie qu’Hébert pose sa caméra devant les monuments aux morts de Nagasaki, dont il scrute les couches enfouies par l’intensité de ses plans fixes. Il filme les édifices longuement, assez du moins pour qu’ils s’animent d’une quelconque façon. Il procède de manière analogue avec la centrale nucléaire de Fukushima, qui fut il y a dix ans – on s’en souvient – le lieu d’un terrible accident. Une manière respectable tout autant que respectueuse pour lui de confronter la « fluidité du cours des choses [à la] mémoire des catastrophes de l’histoire récente (…) dans lesquelles la société japonaise a vu de près le spectre de l’annihilation tout en faisant preuve d’une grande résilience » pour reprendre les mots du maître. Le tout soumis à des retouches numériques et des rajouts animés, conformément à tout « épisode » de Lieux et monuments.

À l’instar de Fuji (1974), le court métrage de Robert Breer dont elle s’inspire ouvertement, la dernière livraison de Pierre Hébert s’ouvre et se clôt sur une vue du Fujiyama prise dans un azur céleste à partir d’un wagon en mouvement. Le mont Fuji vu d’un train en marche agit comme un sortilège qui envoûte. Il est un songe éveillé, un somptueux assemblage d’instants épiphaniques qui réveille la fulgurance des films de Len Lye et mène droit aux réminiscences de L’œil au-dessus du puits de Johan van der Keuken (1988). Portant la grâce d’une nature idyllique et de forêts verdoyantes, l’objet fabriqué revêt les traits d’une « sonate », au sens « tannerien » du terme. Sa forme musicale ravira celles et ceux qui considèrent l’expérience cinématographique comme une escapade en terre inconnue. 

Le mont Fuji vu d’un train en marche aura sa première mondiale à la Cinémathèque québécoise le 11 mai à 18h45, puis sera repris dans le cadre du cycle « Nouveautés » les 15 et 16 mai. Chacune des projections sera précédée du court métrage Autoportrait entre Prague et Vienne que Pierre Hébert a concocté pour l’occasion. En guise de complément, l’institution expose actuellement dix-neuf esquisses au fusain ayant présidé à la mise en image de la séquence « forestière » du film. L’exposition, intitulée « La Forêt de Yakushima », prendra ses quartiers d’été le dimanche 6 juin. Pour qui voudrait élargir ou compléter sa connaissance du projet Lieux et monuments, la Cinémathèque projette au cours de la semaine l’intégralité des œuvres le constituant, à la faveur de quatre séances consécutives. L’horaire des projections est consultable en ligne.

Liste des films issus de la série « Lieux et monuments », telle qu’établie dans Toucher au cinéma (ouvrage signé par Pierre Hébert, récemment paru aux éditions Somme Toute) :

La statue de Giordano Bruno (2005)
Herqueville (2007)
Plaha-Florenc (2010)
Place Carnot – Lyon (2011)
Rivière au tonnerre (2011)
John Cage – Halberstadt (2013)
Berlin – Le passage du temps (version installation vidéo à quatre écrans, 2014)
Cycling Utrecht (installation vidéo à deux écrans, 2015)
Le film de Bazin (2017)
La statue de Robert E. Lee à Charlottesville (2018)
Berlin – Le passage du temps (version film, 2018)
Le mont Fuji vu d’un train en marche (2021)

 

 


10 mai 2021