Critiques

Le profil Amina

Sophie Deraspe

par Céline Gobert

Qui suit l’actualité médiatique se souviendra du déroulement et du dénouement de l’affaire “Amina”, cette révolutionnaire lesbienne, mi-américaine, mi-syrienne, qui a ouvert un blogue A gay girl in Damascus afin de témoigner de son quotidien dans un pays foudroyé par les mécontentements et les violences. Qui n’a jamais entendu parler de cette enquête internationale pour retrouver la trace d’une Amina finalement kidnappée ne verra cependant pas son plaisir amoindri. En effet, la réalité que présente le documentaire dépasse la fiction, et les rebondissements se font aussi intenses que dans un thriller fictionnel. Revenons au début : la québécoise Sophie Deraspe, à qui l’on doit Les Loups ou Les signes vitaux, choisit de raconter les faits en suivant la chronologie réelle, ce qui a pour premier effet de maintenir à la fois suspense et tension, avant de pousser le spectateur à épouser le point de vue de Sandra Bagaria, une française habitant à Montréal, qui s’est lancée dans une correspondance virtuelle torride et amoureuse avec Amina Arraf. Au début donc, il y a le fantasme. Ou plutôt: une image et son corollaire d’imaginaire et de fantasme. Celui de Sandra Bagaria, Sophie Deraspe le traduit en images et en sons: c’est une Amina aux contours flous, aux formes généreuses, aux idéaux révolutionnaires. Sa caméra suit une silhouette de dos fendre une foule, se dénuder. D’emblée, Amina n’est pas représentée comme une vraie personne. Elle apparaît plutôt comme un désir personnifié qui marche nu sur une musique de Sam Shalabi dont l’hybridité entre sonorités traditionnelles et percées électroniques traduit vite l’ambiguïté de la figure féminine-titre. Deraspe, elle, suit les soubresauts mentaux érotiques de Sandra, complètement sous le charme d’une entité virtuelle dont elle ne verra que les mots des messages textes échangés (affichés à l’écran) et les photos. En même temps que Sandra, la cinéaste construit en images la légende Amina. Nous ne sommes pas si loin de ce qu’elle faisait dans son premier film Rechercher Victor Pellerin, qui bâtissait de toutes pièces la (fausse) biographie d’un peintre (fictif). La supercherie, l’image qui manipule, l’image manipulée…: autant de thématiques qui passionnaient déjà la réalisatrice à ses débuts. Ici, l’exploration du jeu réel/fictionnel, de l’étreinte falsification/révélation agit autour d’un triple axe de création qui s’abreuve aux sources du hoax : quelqu’un crée Amina, Sandra se crée une Amina, la réalisatrice crée et matérialise cette Amina. Au milieu d’eux trois, et de l’entrelacement d’entrevues des diverses personnes impliquées/trompées aux quatre coins du monde, une obsession déconcertante: le virtuel et l’immatériel comme nouveaux supports de création.

Un fantasme, donc. Mais un fantasme d’Occidental(e). C’est sur ce terrain là que le documentaire puise ses forces, mais aussi ses faiblesses. D’un côté, le film déconstruit à merveille le système d’identification actuel des Occidentaux à des figures « étrangères », « orientales », (et leur faible pour un exotisme préfabriqué, dans le cas de Sandra, puis dans la représentation qu’en fait Deraspe); système, par ailleurs, qu’une blogueuse interviewée, elle-même piégée par ses propres projections, juge avec lucidité comme « artificiel, insipide, inconsistant, hypocrite ». Ainsi, le film s’attaque frontalement aux mensonges et aux dangers d’une société faite d’images, noyée sous le poids de l’immensité de ce qu’elle offre à voir, et sous le mensonge d’une Image-fantasme que l’usage d’internet mondialise. Deraspe, en plus de pointer du doigt la superficialité de la couverture médiatique contemporaine, étend sa critique à l’ensemble de la société: ce que l’on appelle « amour » ne serait dans une certaine mesure que la simple projection de fantasmes ; et les prises de position et politisation intello-idéologiques de blogueurs occidentaux, des Etats-Unis à Israël, seraient biaisés, posées via un même prisme erroné de certitudes et de visions romanesques de ce que doit être la lutte politique. De l’autre côté, pourtant, le documentaire maintient une position moralisatrice partisane autour de Sandra, la « source » qui a servi à crédibiliser l’existence d’Amina. Deraspe se montre trop tendre, trop amicale, trop disposée à la compassion, bien loin du regard plus dur qu’elle pose sur les autres personnages (dont notamment l’auteur de la supercherie). Pourquoi a-t-on sans cesse l’impression qu’elle ne trouve d’excuse à personne si ce n’est à cette Sandra, aveuglée par son amour ? Ce relent romantique est la seule fausse note d’un documentaire qui partout ailleurs tient la route, interrogeant notre rapport à l’image de façon pertinente vu le contexte socio-politique actuel (le numéro des Cahiers du Cinéma de février dernier qui revient sur le traitement médiatique de l’affaire Charlie Hebdo et sur les vidéos de propagande djihadiste est éloquent à ce sujet). Deraspe offre un moment fort en milieu de film: des images d’archives d’affrontements en Syrie servent à signifier l’effondrement du monde que s’était créé Sandra autour du fantôme Amina. Elle dit: « c’est le moment le plus humiliant de ma vie ». On entend le son de balles, de cris. Cette superposition des malheurs, ce parallèle entre des violences infligées, rend compte – au-delà de l’indécence dont font preuve les médias tant dans leur perception du monde que dans leur traitement de l’information – du pouvoir monstre de l’Image, quelle qu’elle soit, sur les individus; Image qui, vraie ou fausse, en entraîne désormais dans son sillage des milliers d’autres, qui, elles-mêmes vraies ou fausses, finissent de noyer le Vrai sous de multiples couches de représentations et d’interprétations subjectives (et donc manipulables) dont il faudrait, par nécessité, ne jamais cesser de questionner la véracité. Ce serait in fine la seule façon – lorsque l’on demeure derrière le médium (film, photographie ou blogue) et derrière l’Image (au cinéma, à la télévision ou sur le net) – de poser un acte politique responsable, qui aurait du sens et qui nierait par son existence même toute dérive vers cette certaine forme d’obscénité que peuvent revêtir le faux et le falsifié.

 

La bande-annonce du Profil Amina


9 avril 2015