LE RIRE ET LE COUTEAU
Pedro Pinho
par Robert Daudelin
Depuis la révolution des Œillets, de génération en génération, les cinéastes portugais ont régulièrement tenu à nous entretenir du passé colonial de leur pays. Manoel de Oliveira nous a parlé de l’Angola et des guerres africaines dans Non ou la vaine gloire de commander (1990) ; Pedro Costa, du Cap-Vert dans La maison de lave (1994) et, ultérieurement, de la diaspora luso-africaine de Lisbonne ; Miguel Gomes, du Mozambique dans Tabou (2012), une évocation de l’époque coloniale d’une nostalgie ironique.
Mais ce passé est désormais révolu : les colonies d’Afrique, après de dures luttes, ont obtenu leur indépendance et pris leur place sur l’échiquier mondial – le Cap-Vert avait même une équipe à la récente Coupe du monde ! L’esprit colonial, incluant ses dérivés, n’est pas mort pour autant et c’est ce dont veut nous parler Pedro Pinho dans son nouveau film.
Œuvre-fleuve – une première version faisait plus de cinq heures –, Le rire et le couteau est la chronique du périple africain d’un ingénieur lisboète qui, avec une innocence qu’on pourrait dire coupable, accepte une mission d’expertise en Guinée-Bissau au moment où l’État évalue la possibilité de construire une autoroute qui traversera des terres cultivées. Sergio n’a que de bonnes intentions, mais cela ne suffit pas à lui permettre d’intégrer une société dont les règles lui échappent. À travers son portrait, c’est le procès du néocolonialisme que le film met en place, au risque de s’apparenter parfois au pamphlet ou à la caricature. La visite des militants d’un « Peace Corps » quelconque, fiers des latrines qu’ils ont financées dans un village perdu, en est le meilleur exemple : la démonstration est efficace, mais provoque un rire un peu jaune. Plus tard dans le film, l’inoubliable conversation avec une paysanne sur l’eau potable dans les toilettes de Lisbonne va beaucoup plus loin, avec l’humour en prime.

De façon générale, ce à quoi s’attaque le film, c’est cet esprit de générosité et de supposée compréhension fraternelle, incarné par les ONG qui, au lendemain des indépendances, débarquent à la douzaine avec leur bonne conscience humanitaire. Le problème est complexe et Pinho en est bien conscient, il n’en privilégie pas moins les gros traits pour mettre en place son entreprise de dénonciation : l’Occidental face aux Africains, les Blancs face aux Noirs, la binarité sexuelle face à la diversité queer, au point de faire du gentil Sergio l’allié objectif de la Banque mondiale. Cette volonté de choquer en grossissant à l’excès a permis à certains de voir dans Pinho l’un des possibles héritiers de João César Monteiro, le plus célèbre iconoclaste du cinéma portugais.
Si l’on peut remettre en question le choix du trait grossissant, il faut reconnaître son efficacité : les coups portent et notre attention au discours revendicateur des Africains ne se dément jamais. Le cinéaste nous tient en haleine et nous oblige à formuler nous-mêmes des réponses aux nombreuses questions que le film soulève. Et Pinho sait filmer. Formé à l’école du documentaire, il sait prendre son temps : en est exemplaire l’espèce d’insouciance du filmage nocturne où la caméra, comme Sergio, ne sait pas trop bien où regarder, comment s’orienter dans cette nuit africaine, aussi opaque que séduisante. La pellicule reprend ici tous ses droits : la présence du grain, la chaleur et la profondeur des noirs disent tout de l’inconfort trouble du héros.
Difficilement saisissable – le passage permanent du public au privé le plus intime agissant comme une provocation déstabilisatrice –, Le rire et le couteau est une œuvre insolente, clairement en rupture avec le discours habituel des cinéastes portugais sur la question coloniale. Peut-être doit-on parler d’un discours postcolonial désormais possible pour une nouvelle génération, celle qui succède à la génération de Pedro Costa, et qui privilégie une autre approche liée à de nouvelles expériences de travail collectif. Plus prosaïquement, nous pourrions avancer que Le rire et le couteau, c’est le pavé dans la mare du cinéma portugais, le film qui, avec ses défauts et ses outrances, nous oblige à faire le point – sur le rapport complexe du Portugal avec ses anciennes colonies, mais aussi sur la façon dont les cinéastes portugais ont abordé cette question, aussi brûlante que complexe.
La fin ouverte du film, quittant le terrain du discours social, apporte son lot de questions : Sergio saura-t-il désormais vivre harmonieusement sa bisexualité ? Trouvera-t-il le bonheur sur une île isolée ? Quant à l’autoroute, souhaitée par l’état guinéen, construite par des techniciens portugais et qui viendra enrichir un élégant bourgeois libéral, répondra-t-elle à l’isolement des paysans de l’arrière-pays ? Que de questions sans réponse… Le film de Pinho aurait-il été trop court ?!
20 août 2026



