Critiques

Le temps de l’aventure

Jérôme Bonnell

par Céline Gobert

Le temps de l’aventure, cinquième film de Jérôme Bonnell (Le Chignon d’Olga, J’attends quelqu’un) est une sorte de Lost in Translation à la française. Même héroïne paumée, décalée, délaissée, hors du temps, même attachement imprévu à un inconnu, même passion tendre vouée à l’éphémère, condamnée à rester en l’état, figée à tout jamais. Il pourrait aussi être un cousin du Before Sunrise de Linklater : approche en temps réel de la rencontre entre deux êtres, finale mi-figue mi-raisin où la vie, plus forte que le fantasme, finit par faire s’évanouir toutes les chimères pour reprendre sa marche implacable. La bonne nouvelle, c’est que même s’il évoque d’autres variations sur un même thème (on pense également au Vendredi soir de Claire Denis), Le temps de l’aventure trouve sa propre cadence, son propre ton – jamais la pâle copie d’un autre, jamais en manque de cette délicatesse propre à Bonnell. Mieux : il se révèle moins poseur que le Coppola, et, bien plus profond que le Linklater. Immensément plus woolfien aussi. Dans un sens, Alix (toujours géniale Emmanuelle Devos), est une Mrs Dalloway contemporaine – héroïne éperdument en quête de romanesque, et, dont l’être entier tend aux utopies, aux illusions, flottant le long des minutes et des heures qui s’égrènent, à la croisée des chemins, dans les rues parisiennes. Toute la vie d’une femme comprise, résumée, esquissée en 24 heures : un « stream of consciousness » qui à nul instant ne se fait nunuche.

21 juin. Une fête de la musique, un premier jour estival en France qu’Alix entame dans un train Calais-Paris (le train, que l’on retrouve d’ailleurs aussi chez Linklater). En quelques regards, elle s’entiche du britannique Douglas, interprété par Gabriel Byrne, volontairement mou du genou (conséquence de la posture un peu réductrice de l’amant-fantasme ténébreux). Alix est actrice, métier qu’elle n’a sûrement pas choisi « par hasard » comme le dira sa sœur lors d’une hilarante séquence de dispute ; moyen comme un autre d’échapper à elle-même en arborant les masques et les émotions d’une autre. En la faisant actrice, Bonnell en dit beaucoup, et avec subtilité, sur elle et sur l’Actrice en général : le manque d’estime de soi (le casting), le rapport narcissique (fascination et répulsion), le besoin destructeur – et moteur – de vivre sa vie comme une fiction. Projetée en pleine bulle sentimentalo-parisienne, l’héroïne qui aspire sans cesse au romantisme désuet des amours de théâtre et de cinéma est pourtant terriblement ancrée dans le réel : le métro, les emmerdes, les passants, les serveurs antipathiques des cafés français, les rancunes familiales. C’est grâce à cette dimension anti-rêves, à laquelle se cogne inévitablement (et non sans drôlerie) la lunaire Alix, que la mise à nu de la quarantenaire s’inscrit dans une inébranlable justesse.

Privée de son téléphone portable, de carte bancaire, coincée dans le moment présent, l’instantanéité, l’existence pure, elle n’est jamais plus elle-même que dépouillée de tout ce qui fait son identité. « T’es une vitrine sociale à toi toute seule ! », reprochera-t-elle d’ailleurs à sa sœur. Jusqu’à son prénom, qu’elle ne révèlera qu’à la toute fin à son amant : elle est vidée de tout artifice. Alix, in fine, n’est pas plus l’épouse que la sœur, la fille, ou la future mère. Seulement la somme de ses envies, à un moment donné. Défaite, enfin, des chaînes et des masques, sociaux, familiaux. Des emplois du temps rigides, des horaires de train, des étiquettes. Ainsi, la réflexion sur le temps présent et le bonheur pointe-t-elle son nez discrètement : ce n’est que dans l’instant qui s’écoule que l’on peut trouver le bonheur, et, ce n’est que dans le souvenir dans cet instant que l’on saura qu’il s’agissait du bonheur (comme l’expliquait déjà Blaise Pascal, cité par le beau-frère d’Alix). D’ordinaire, ce sont les enfants qui parviennent le mieux à épouser pleinement les contours du présent. Alix, en se refusant à grandir, cherche peut-être à retrouver cet état de plénitude, ce doux état premier – avant de donner elle-même la vie.

De là, Le Temps de l’aventure se révèle fil tendu entre plusieurs pôles : intellect et perception, concret et songe. Un film cérébral, mais aussi un film d’atmosphère, qui engage à ne vivre que la seconde même. Formellement, l’idée permet à Bonnell d’emprunter de jolis chemins : des flottements, des plans pris sur le vif, une mèche de cheveux, un rideau qui ondule, une respiration masculine. Deux plans séquences incroyables (et tragi-comiques) de six minutes chaque interpellent également : la dispute avec la sœur et le casting foireux. Il y a, dans ces étirements temporels – échos au « Cette vie est longue » lâchée par Alix sur le quai de gare – toute une vie, tout un contexte, des choix, des constats. Le film, tout du long et de cette même manière, exprime l’existence par des non-dits. La sensation remplace le verbe, l’être ne s’exprime jamais mieux que dans les silences. Il y a bien des heures entières passées à se questionner – partir avec l’amant ? Plonger toute entière dans les fulgurances de la passion amoureuse ? Tout quitter sur un coup de tête ? -, des heures entières rythmées par ces appels téléphoniques, toujours sans réponse, à son compagnon actuel, mais le flux de la pensée, suggéré, garde à raison les lèvres closes. Ainsi, la parenthèse, même surchargée de lourds poncifs franchouillards inhérents aux films de romance et d’adultère (trains en partance, chambre d’hôtel, scènes de lit et autres promenades en amoureux dans une capitale en fête), possède-t-elle une bienveillante pudeur ; délicate retenue ornant ses contours de la finesse et de l’authenticité dont manquent souvent les films qui parlent trop.

 

La bande-annonce du Temps de l’aventure


8 mai 2014