Critiques

LE TEMPS DES FRAMBOISES

Philippe Falardeau, Florence Longpré et Suzie Bouchard et Suzie Bouchard

par Thomas Carrier-Lafleur

« Vous saviez que dans l’art médiéval chrétien la framboise représentait la bonté, que le jus du fruit représentait le sang, propulsé par le cœur, animé par l’amour ? », demande M. Bertolli (Frédéric Desager), que l’on dirait parachuté tout droit des années 1950, interloqué par la nature morte suspendue au mur de la salle à manger de son interlocutrice Élisabeth (Sandrine Bisson). Nous sommes au début de l’avant-dernier épisode de la série Le temps des framboises, réalisée par Philippe Falardeau et scénarisée par Florence Longpré avec la collaboration Suzie Bouchard. L’idée de la série est venue au cinéaste, qui pensait d’abord en faire un film, à l’époque où il tournait Congorama (2005). Il croisait alors régulièrement sur sa route un autobus transportant des travailleurs saisonniers, figurants muets des campagnes du Québec. En panne d’écriture, Falardeau confiera la mise en récit de cette réalité socio-économique du monde agricole rarement abordée dans nos documentaires ou nos fictions[1] au duo Longpré-Bouchard. D’ailleurs, cette réplique de M. Bertolli et le tableau auquel elle fait référence ne se trouvent pas dans la version du scénario que nous avons pu consulter. L’importance de cet ajout tardif est toutefois indéniable, car il oriente le sens de la série en éclairant la symbolique, jusque-là assez énigmatique, de son titre. Mais a-t-on vraiment le temps pour la bonté et pour l’amour de son prochain lorsqu’on est prisonnier d’une tour de Babel – figure qu’utilise Longpré pour parler de cette série qui mélange allégrement l’anglais, l’espagnol, la langue des signes québécoise (via le personnage de William, le plus jeune des deux fils d’Élisabeth, interprété par Xavier Chalifoux, lui-même malentendant et dont il s’agit ici du premier rôle) et le français – où les communications avec l’autre sont toujours brouillées et difficiles ? Comment arriver à faire de l’ordre dans le chaos de notre vie pour être disponible à soi-même et à ceux qui nous entourent ?

Venant de perdre son mari John (Anthony Lemke) à la suite d’un cancer gardé secret, Élisabeth fait alors le choix de quitter son emploi à la ville pour se lancer tête baissée et sans expérience dans l’administration des Jardins Conley, dont John était le principal gestionnaire. Elle tentera de les moderniser et d’y promouvoir nouvelles valeurs, au grand dam de la matriarche Martha (Micheline Lanctôt) et de la fratrie. Comme leur mère, Denis (Paul Doucet), Maureen (Anne Beaudry), Estelle (Nicole Leroux) et Peggy (Kathleen Stavert) ont en effet tous leur idée quant à la gestion de cet héritage familial ambigu que constitue une « terre paternelle », thème majeur de la littérature et du cinéma québécois depuis leurs origines. Découvrant d’un nouvel œil sa belle-famille tout en tentant de lever le voile sur la disparition de son mari, Élisabeth va ainsi louvoyer de crise en crise dans cette série en apparence très chaotique, mais qui, paradoxalement, se démarque aussi par sa douceur et son profond optimisme.

« Ce qui nous intéresse, c’est explorer les murs invisibles qui existent entre des gens qui se côtoient depuis des années, mais qui ne se fréquentent pas, et la lente chute de ces murs invisibles », expliquait pour sa part Falardeau à Radio-Canada dans la foulée de la première mondiale de Framboises lors de la 72e édition de la Berlinale. Avec ce premier saut du côté de la forme sérielle – qu’il voit d’abord et avant tout comme une extension d’une esthétique et d’une narration proprement cinématographiques, et non comme un objet commercial devant répondre à la réalité pécuniaire du petit écran[2], le cinéaste va poursuivre avec un autre médium sa réflexion sur la thématique qui, depuis ses débuts lors de la Course destination monde au milieu des années 1990, est au cœur de toutes ses œuvres : l’altérité, ou, plutôt, l’envie de comprendre la réalité de l’autre, faisant du film ou de la série un moteur d’empathie. À l’ère du tristement célèbre mur de Trump, la série va arpenter les frontières, profondes et souterraines, qui séparent les Conley des travailleurs saisonniers, fantômes apatrides errants dans nos campagnes loin de leurs familles pour faire rouler une économie soi-disant locale dont les récoltes, aussitôt cueillies, sont envoyées aux États-Unis, suivant l’incompréhensible circuit de la mondialisation. Ces frontières, on le découvrira bien assez vite, séparent également chacun des membres de la famille d’Élisabeth, souffrant du mal contemporain de l’incommunicabilité, symptôme ravivé par la mort de John qui laisse tout le monde sans voix.

En pleine journée catastrophe alors que les récoltes sont menacées par suite de son choix de ne pas écouter les recommandations de l’agronome (Jules Philip, régulier de la filmographie de Falardeau) quant aux produits chimiques dont il souhaitait asperger allégrement ses légumes, Élisabeth n’a justement pas d’empathie pour M. Bertolli et ses allégories. « Comment j’peux vous aider ? », se contentera-t-elle de lui demander en retour, tentant de ramener la conversation vers des bases plus concrètes que l’analyse picturale. Malheureusement pour Élisabeth, qui sera obligée de prendre du temps pour l’autre, la réponse du loufoque personnage sera tout aussi obscure que son interprétation symbolique : « Ce n’est pas moi qui ai besoin d’aide. C’est vous… Je sais que vous vous posez la même question depuis un bon moment maintenant… Inconsciemment, c’est là. Je suis ici pour vous aider à y répondre. » C’est que, contrairement à tous les autres personnages de Framboises, l’excentrique M. Bertolli s’offre le luxe de prendre le temps de s’intéresser à la vie des autres, pour donner à voir et si possible commencer à ébranler ces murs invisibles dont parle Falardeau. Avis du coroner et documents légaux à l’appui – toutes ces pièces sont publiques et disponibles aux regards, mais encore faut-il prendre le temps de s’y attarder (comme l’ont fait Longpré et Bouchard, qui ont effectué de longues recherches avant d’écrire la série) –, il tentera de faire prendre conscience à Élisabeth d’une réalité qu’elle a pourtant sous les yeux et qui la touche au premier degré, dont elle ignore cependant tout du tableau d’ensemble : la misère des agriculteurs, métier par nature noble et beau, mais qui, dans la folie du monde actuel, est devenu aussi intenable qu’amoral, comme en témoigne le traitement réservé aux travailleurs saisonniers, premières victimes de notre manque d’ouverture à l’autre. Et si la mort de John, comme celle du frère de M. Bertolli, excellent nageur que l’on retrouve noyé dans sa piscine alors que les dettes de sa ferme s’accumulent, n’était pas seulement attribuable au cancer, mais bien à un laisser-aller qui a tout d’un lent suicide ? En réponse au mutisme de son mari, qui préfère amener ses problèmes dans la tombe plutôt que de les verbaliser, Élisabeth devra trouver les mots pour communiquer cette dure réalité du monde agricole, et pour y retrouver l’amour et la bonté dont traite le fameux tableau décrit en ouverture.

« Comme pas mal d’agriculteurs, mon mari faisait face à un stress démesuré. C’est ça qui l’a tué. Même moi je réalisais pas l’ampleur. Je dormais à côté de lui pis je m’en rendais pas compte… Depuis que je suis aux commandes des Jardins Conley, c’est comme si j’avais découvert son monde… J’aurais jamais pensé que ça pouvait être difficile au point de plus vouloir vivre. […] Au point de pas en parler à ta propre famille parce que tu saurais même pas comment en parler… » dit Élisabeth au conseil municipal lors du dernier épisode, ayant finalement compris ce que lui pointait M. Bertolli. Refusant le choc facile des cliffhangers de même que l’hyperréalisme d’un terroir dont on caricature la violence et le mal-être sous-jacents (pensons au renouveau du cinéma québécois depuis le milieu des années 2000), Framboises aborde de front, mais sans didactisme, la réalité sociale et multiculturelle du monde rural québécois, là où près de la moitié des agriculteurs souffrent de détresse psychologique, comme le constatait déjà un roman comme La Scouine au début du XXe siècle.

« On n’est pas toujours obligé d’avoir un cadavre dans le fossé pour créer une tension dans une série. Ça n’a pas besoin de se passer dans un contexte d’urgence ou de mystère pour soutenir l’intérêt du spectateur », dit fort justement Falardeau en entrevue pour expliquer la démarche de Framboises. Refusant les horaires surcomprimés que l’on associe généralement au petit écran pour se donner le temps de construire sa « comédie humaine » avec ses acteurs et son équipe, le cinéaste transfuge va faire confiance au grand souffle et à la capacité d’introspection de la forme sérielle, telle qu’elle se développe depuis l’âge d’or des séries HBO au milieu des années 2000, plutôt que de recourir à ses faciles rebondissements feuilletonnesques, dont les rares utilisations (à l’instar des scènes sur lesquelles se termine la saison) sont toujours teintées par l’absurde et le décalage qui caractérisent l’approche dramédique de Longpré. À l’image de cette attention à l’autre que la série demande à ses personnages, Framboises se donne le temps de ne pas brusquer son sujet, qu’elle traite tout à la fois avec sérieux, humour et respect. Francisco (Edison Ruiz), sorte d’Hermès naviguant entre le monde des patrons et celui des employés, Emilio (Jorge Martinez Colorado), Luis (Johnny Cortes), Jorge (Marco Ledezma) et les autres travailleurs saisonniers seront ainsi non moins présents que les Conley dans cette vaste fresque familiale, agricole et culturelle. Bercés par la musique de Martin Léon, collaborateur de longue date de Falardeau, nous apprenons progressivement à lire cet univers que l’on croyait d’abord nous être étranger, à mettre des mots sur les non-dits et les silences, de même qu’à transformer les murs en ponts, le chaos en harmonie, l’indifférence en amour. Comme Luis, qui a toujours un appareil photo à la main pour capturer la poésie qui émane de la ferme familiale et de ses environs, ce qui fascine Junior (Elijah Patrice-Baudelot) le fils aîné d’Élisabeth, nous sommes invités à nous passionner pour une infinité de détails et de petits moments de vie que Framboises, malgré la noirceur de sa trame de fond, porte à notre attention avec bienveillance et humanisme, de même que par un souffle propre à ce nouveau type de narration qu’est la série. En cette année 2022, en dépit de la réouverture des salles, il est fort possible que le meilleur du cinéma québécois vienne du petit écran.

[1] À l’exception, toute récente, des Oiseaux ivres d’Ivan Grbovic (2021).

[2] Notons qu’il en était de même pour Longpré, qui a créé et scénarisé M’entends-tu ? (2018-2021) avec cet esprit de liberté selon lequel le format télévisuel n’est pas une contrainte pour la création.


23 décembre 2022