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Critiques

LE TRAIN

Marie Brassard

par Bruno Dequen

« Quand j’étais petite, chaque soir avant de m’endormir, j’entendais la sirène du train qui passait au loin. J’imaginais que, là-bas, il y avait un monde étrange. » Avant même l’apparition des premières images qui accompagneront cette entrée en matière située entre Marcel Proust et David Lynch, le premier long métrage de Marie Brassard s’ouvre sur un son. Une respiration sifflante, à bout de souffle, que l’écran noir nous invite d’emblée à intérioriser. Ce halètement asthmatique, c’est celui d’Agathe (Electra Codina Morelli), une adolescente aux yeux tristes allongée sur un lit. Et Le train, ce sera le récit, entre passé, présent et futur, de sa vie intérieure. Naviguant allègrement entre rêve et réalité, souvenirs et fulgurances imaginaires, les pensées d’Agathe nous transportent dans le Québec de la fin des années 1960 et du début des années 1970, dans l’entre-deux mondes d’une voie ferrée en pleine forêt gardée par un bûcheron mystérieux et même dans un Japon futuriste en proie aux bouleversements climatiques. Faisant fi du réalisme psychologique qui détermine encore le déroulement de la plupart de nos films, Marie Brassard propose une œuvre sensorielle et circulaire qui procède par associations d’idées et d’émotions indicibles. Lettre d’amour à toutes les formes d’art, Le train repense le passé du Québec à l’aune d’une vie qui n’a jamais cessé d’être nourrie par l’acte créatif et l’accès à de multiples imaginaires.

Bien qu’il ressurgisse à de multiples reprises dans le film, l’asthme d’Agathe agit ainsi moins comme un ressort mélodramatique que comme une condition expliquant son inextinguible besoin d’évasion et la profondeur des liens qu’elle a tissés avec sa mère Thérèse (Larissa Corriveau) et son ami couturier Maurice (Jacques Nicolini), qui aura agi toute sa vie comme un véritable père de substitution. Malgré cette prémisse de chronique familiale, Brassard déjoue nos attentes. Sur papier, la jeunesse d’Agathe (interprétée enfant par Thalie Rhainds) avait en effet tout pour s’inscrire dans la lignée d’un certain misérabilisme de rigueur : un père disparu ; une mère monoparentale prompte à se laisser emporter par l’alcool, la cigarette et la mélancolie ; une époque qui, comme le rappelle un extrait d’entretien télévisuel avec la militante féministe Gisèle Halimi, était encore loin de tout concept de parité… Or, sans jamais nier les difficultés auxquelles les gens ont pu faire face à cette époque pas si éloignée de la fameuse Grande Noirceur, Marie Brassard fait plutôt le pari de magnifier ce passé qui a été celui de sa propre enfance. Dans un même mouvement, les visions ferroviaires et forestières d’Agathe, d’inspiration lynchienne, évacuent toute la noirceur associée au cinéaste américain pour privilégier une ambiance de douce rêverie. Porté par une direction photo (Mathieu Laverdière) et une direction artistique (Antonin Sorel) qui rappellent les univers romantico-nostalgiques d’un Wong Kar-wai, le monde du Train est un doux cocon chaleureux dans lequel chaque lieu, chaque objet semble posséder une âme. Disons-le simplement : Le train est possiblement le plus beau premier film québécois de l’histoire.

Homme appuyé contre un mur avec l'air mélancolique

Ouvertement esthétisante, la mise en scène de Brassard pourrait néanmoins être accusée de superficialité si elle n’était pas ancrée dans un geste généreux de cinéma qui justifie sans cesse, par le lien qui unit Agathe à la création artistique, non seulement son artificialité, mais aussi ses multiples références. Si l’univers évoqué par Agathe est d’une beauté irréelle, c’est parce qu’il est le point de convergence des livres, des peintures, des musiques et des films qui l’ont entourée depuis son plus jeune âge et qui ont déterminé son rapport au monde. Outre les deux cinéastes déjà mentionnés, les ouvrages d’Anaïs Nin, Lewis Carroll et Simone de Beauvoir parsèment l’écran, alors que les chansons de Louise Forestier et Robert Charlebois croisent celles de Leonard Cohen et de John Mayall sur la riche bande sonore, pour ne nommer qu’eux. Dans ces fragments du passé d’Agathe et de Thérèse, l’art est partout, qu’il soit québécois ou d’ailleurs. Agathe aimerait écrire, Thérèse dessine sans cesse, et la musique est toujours là. Sa présence affecte l’ambiance d’une scène, la lumière d’une pièce ; elle accompagne les émotions à fleur de peau qui transparaissent sur les visages de ces deux femmes incapables d’être enfermées dans les limites du réel.  Certes, il arrive à cette nostalgie passionnée de tomber à quelques reprises dans le fétichisme excessif. À cet égard, l’une des premières visions d’Agathe adolescente, nonchalamment assise au pied d’un arbre, petit béret sixties de rigueur et Orlando de Virginia Woolf dans les mains, n’est peut-être pas des plus incarnées. Cela dit, il est facile de passer outre ces quelques éléments plus prévisibles pour mieux embrasser la vision bienveillante de Marie Brassard.

Que c’est beau les voyages…  Dans l’une des plus belles scènes du film, Maurice interprète la chanson de Raymond Lévesque (sous les arrangements contemporains et minimalistes de Marie-Douce St-Jacques). Maurice regarde Agathe droit dans les yeux, et sa voix d’une tendresse inouïe donne à chacun des mots qu’il énonce le poids d’une leçon de vie impossible à ignorer. On sent bien que ces voyages qu’évoque Maurice ne sont pas physiques mais mentaux. Chaque jour, notre esprit vagabonde entre les lieux et les époques. On repense aux proches disparus, à la lumière d’un présent déjà préoccupé par l’avenir. Notre lien existentiel au monde est, par nature, non linéaire, comme avait su le transmettre Proust par l’écriture. Par ses images et ses sons, c’est bien ce « mélange d’espoir et de nostalgie, à l’idée de quelque chose d’impossible à retrouver » décrit par Maurice que Marie Brassard cherche à mettre en scène. Une capacité à se jouer des supposées contraintes du réel pour faire réapparaître les disparus, mais aussi pour se réincarner dans un avenir où passé et présent existent encore. Dans Le train, Thérèse et son mari se retrouvent régulièrement pour danser malgré la disparition de ce dernier. Ce n’est pas de la magie, c’est le monde intérieur d’Agathe, qui disparaîtra avec elle. Après tout, Maurice lui rappelle bien que « tout le monde finit par mourir ». Mais son sourire apaisé le trahit. Il sait bien, comme Marie Brassard, que l’art ignore le temps et que les parents d’Agathe ne mourront jamais.


24 octobre 2025