Critiques

Le vent se lève

Hayao Miyazaki

par Bruno Dequen

Depuis plus d’une décennie, Hayao Miyazaki annonce à intervalles réguliers sa retraite. La première fois, c’était à l’époque de Princesse Mononoké. Depuis, le grand maître japonais de l’animation a tout de même réussi à réaliser quatre films de plus malgré ses ‘menaces’ occasionnelles, sans parler de son rôle de mentor touche-à-tout sur les autres productions du célèbre Studio Ghibli qu’il a fondé avec son collègue Isao Takahata. Ainsi, lorsqu’il annonça peu avant la première du Vent se lève lors du dernier Festival de Venise qu’il prenait sa retraite, rien ne pouvait laisser supposer que cette annonce serait plus crédible que les précédentes. Et puis vint Le Vent se lève. À la fois totalement familier d’un point de vue purement esthétique et totalement unique par son sujet essentiellement réaliste et historique, Le Vent se lève fait immédiatement penser à ces grands films testaments qui, à l’image du Fanny et Alexandre de Bergman, sont à la fois autobiographies (à peine) déguisées, retours aux sources sous forme de pierres fondatrices et réflexions ultimes sur le sens de l’existence. Même si Miyazaki réalise un autre film, Le Vent se lève sera son œuvre ultime.

Biographie partiellement inventée de Jiro Horikoshi, l’ingénieur aéronautique responsable de la création des fameux chasseurs Zéro, les tueurs et tombeaux volants les plus efficaces de la Guerre du Pacifique, Le Vent se lève présente trente années cruciales de l’histoire du Japon à travers le prisme d’un rêveur obsédé. Depuis toujours, Miyazaki est obsédé par tout ce qui vole. Des pouvoirs hors de l’ordinaire de Conan, le personnage de sa première série télévisée jusqu’aux multiples aéronefs réels ou inventés peuplant son univers, les «merveilleux fous volants dans leurs drôles de machines » sont une part essentielle du monde miyazakien, et le cinéaste nous a offert certaines des plus belles séquences aériennes de l’histoire du cinéma.

De ce point de vue, rien de plus naturel que sa première biographie rende hommage à un concepteur d’avions. D’ailleurs, la précision maniaque des dessins de Miyazaki n’a de cesse de sublimer le moindre détail de ces machines d’un autre temps. De la quête d’un design fluide aux choix des matériaux et des boulons permettant de développer un aérodynamisme parfait, le moindre plan du Vent se lève témoigne d’une admiration toujours aussi pure pour le génie de ces ingénieurs – qui sont d’ailleurs représentés dans le film comme des frères de sang des animateurs, toujours penchés sur leurs planches à dessin. Or, cette profession de foi n’aurait été que sympathique si Miyazaki n’avait choisi pour sujet la vie du créateur d’une des plus grandes machines de guerre de la Seconde Guerre Mondiale.

D’entrée de jeu, le film présente un personnage aux accomplissements nécessairement controversés. Et sa force réside dans le refus du cinéaste d’absoudre ou de simplifier la démarche de Jiro. Non seulement Miyazaki prend-il bien soin de démontrer tout au long du film que le jeune ingénieur était parfaitement au courant de l’évolution du monde qui l’entourait, mais il questionne constamment le déni volontaire de Jiro face à l’utilisation meurtrière qui sera faite de son avion de rêve. Dès la première scène du film, le jeune Jiro plonge dans un rêve qui mêle la sensation merveilleuse du vol et l’apparition de machines de mort. Le ton est donné, puisque Le Vent se lève, derrière la douceur de ses dessins pastel et le calme de ses personnages, est en réalité un film hanté par la mort et la destruction. De sa reconstitution phénoménale du grand tremblement de terre de 1923 (visualisé comme une attaque reptilienne de la terre elle-même) au destin tragique de Naoko, la femme de Jiro (inventée de toutes pièces) condamnée par la tuberculose, il n’y a pas un moment de ferveur créatrice qui ne soit contrebalancé par la conscience d’une mort inévitable.

Comment réagir lorsque l’on sait que l’on ne peut changer le cours du monde? La poursuite d’une passion égocentrique ne participe-t-elle pas à aggraver la situation? Lorsque Jiro continue de travailler en fumant à côté de sa femme, n’est-il pas en train d’accélérer sa détérioration physique au profit de son accomplissement? La réalisation d’un destin individuel est-elle un moindre mal dans un contexte sans issue? Peut-on admirer une création sans prendre en compte l’utilisation qu’en feront les hommes? En grand cinéaste, Miyazaki ne pose pas de jugement facile. Il préfère regarder le monde – et son pays – en face et poser les questions fondamentales à toute existence. Citant Paul Valéry, il sait bien que lorsque « le vent se lève!… il faut tenter de vivre! ». Mais comment? Depuis ses débuts, Miyazaki n’a eu de cesse de réfléchir sur l’impact problématique des créations technologiques. En effet, sa passion pour les folles machines s’est perpétuellement confrontée à une conscience aiguë de leur impact néfaste – à la fois sur le plan humain et écologique. À travers le destin de Jiro, il nous dévoile les sources de sa vision inévitablement dialectique du monde. Ne se cachant plus derrière la puissance extraordinaire de son imaginaire, il nous livre humblement le témoignage ultime d’une vie hantée par des questions insolubles.


28 février 2014