Critiques

Le voyage à Lyon

Claudia Von Alemann

par Louis-Jean Decazes

Une voix, celle d’Elisabeth (Rebecca Pauly), ouvre ce Voyage à Lyon en s’adressant simultanément au spectateur et à elle-même. À bord d’un train qui la mène à Lyon, cette jeune Allemande tergiverse sur le but réel de son déplacement. Historienne de profession, c’est son expertise sur le syndicalisme de lutte qui la pousse à s’intéresser à Flora Tristan, figure du « socialisme utopique » et pionnière de l’internationalisme dans les années 1840. Mais ce qui devait être au départ une recherche archéologique va peu à peu aboutir à une tentative de reconstitution sensorielle du passage à Lyon de la militante féministe. En effet, plutôt que de collecter des archives qui enrichiraient sa connaissance déjà étoffée du parcours de celle qui la fascine, la jeune femme va tenter de retracer son trajet exact au sein de la ville. Quelles rues a-t-elle empruntées ? Quels gestes a-t-elle pu faire à telle ou telle occasion ? A-t-elle entendu des bruits de pas à cet endroit précis ? Telles sont les questions qui guident notre aventurière en herbe dans sa « chasse au fantôme ».

Claudia Von Alemann nous emmène dès les premières minutes de son film dans les quartiers quasi désertés de la « capitale de la soie », desquels émane un sentiment d’absence de présence humaine. Le ton est donné très rapidement : des immeubles laissés vacants et tombés en ruine se déploient sur des images aussi âpres qu’oniriques, parfois à la lisière du documentaire. Baignant dans une esthétique austère, leur crudité est exaltée par le grain de la pellicule 16mm. On a cependant tôt fait d’affirmer que la poésie désenchantée qui imprègne cette balade chimérique ne tient qu’à ces seuls éléments. La cinéaste nous partage aussi son émotion ressentie à la vue d’objets a priori insignifiants tels que des portes sales ou des fenêtres poussiéreuses. Elle implore le spectateur de se détacher de ce coup d’œil désobligeant qu’il réserve généralement à ces choses soi-disant insipides, et lui laisse le temps de les absorber, de les contempler et de saisir les allusions spirituelles dont elle les charge. Les « natures mortes » vont parfois jusqu’à se transformer en vanité, introduisant l’idée de la mort au moyen de tout ce qui peut la symboliser, des plaques commémoratives aux portraits de corbeaux. Au premier abord, la réalisatrice nous invite à méditer sur les marques du temps et la finitude de la vie humaine. C’est sans compter le sous-texte selon lequel l’accès au sens des choses n’est jamais immédiat et requiert une attitude contemplative. En d’autres termes, le film semble suggérer qu’on ne peut percevoir le monde sensible qu’à condition d’observer longuement les éléments qui le composent et de s’imprégner de ce que l’on voit.

Von Aleman parvient à montrer l’infinie diversité d’un paysage urbain qu’on aurait pu croire monotone en variant les motifs, les échelles de plan, les lumières et les textures. Si les plans larges sont pour la plupart construits de façon simple et épurée à l’aide de deux ou trois lignes horizontales, les plans les plus serrés captent quant à eux l’étrangeté inhabituelle de certains lieux. Des gros plans scrutent la décrépitude des bâtiments au bord de l’abîme et confèrent à ces matériaux un effet de mystère et un caractère abstrait liés à leur fragmentation. Ainsi se crée un jeu d’écho entre le macro et le microcosme obligeant constamment le spectateur à adapter sa vision. L’impression d’être pris dans un dédale sans issue est ainsi accentuée par l’absence presque intégrale de plans d’ensemble. Voilà qui nous empêche de disposer d’une vision claire de l’espace filmique et contribue à nous faire perdre nos repères.

« L’expression cinématographique », a dit jadis Jean Grémillon, « me paraît peu liée à cette fraude internationale des lieux historiques – qui si elle donne une personnalité officielle aux grandes villes n’exprime pas [leurs] mille visages populaires »1. D’une manière analogue, Le Voyage à Lyon se tient loin des représentations urbaines au sens classique et recueille avant tout des récits – véridiques en apparence, mais purement fictifs en réalité – de citadins. Son but n’est pas de célébrer avec éclat le patrimoine culturel de la ville, mais de révéler des traumatismes historiques que la mémoire de ses habitants semblait avoir enfouis. La parole est donnée aux témoins, à commencer par la gérante d’un bistrot, qui se remémore les rafles de juifs dont Lyon fut le théâtre sous l’Occupation. Ces évènements ne présentent aucun lien de causalité avec ceux auxquels Flora Tristan a pris part en son temps, mais leur association prend tout son sens pour Elisabeth, qui en perçoit la synchronicité.

Par sa propension à dépeindre l’errance méditative d’un personnage envahi par ses obsessions, Die Reise nach Lyon – pour reprendre son titre original – se situe quelque part entre Dans la ville blanche d’Alain Tanner, Un étrange voyage d’Alain Cavalier et Marseille d’Angela Schanelec. Empreint de cette sécheresse de ton si typique des auteurs issus de la filiation bressonienne (Eustache, Pialat, Brisseau, Blain…), le film de Claudia von Alemann brille par sa description méticuleuse, proche de l’hyperréalisme, des déambulations de son héroïne. Mieux que cela : il réussit à intégrer des éléments surnaturels dans un récit ancré dans des problématiques sociales.

Sacrifié sur l’autel de la critique lors de sa sortie pour la supposée faiblesse de ses partis pris esthétiques, le film a depuis trouvé un écho chez les amateurs de slow cinema. Les avis demeurent tout de même très mitigés à son sujet : raison de plus pour se faire sa propre idée.

1 Philippe Roger, Lyon : Lumière des ombres, 100 ans de cinéma.

Le Voyage à Lyon a été restauré en 2K par la Deutsche Kinemathek de Berlin à partir d’un négatif original 16mm conservé dans ses collections. L’Institut Lumière de Lyon, s’étant naturellement associé à ce projet, a présenté le fruit de cette collaboration lors du Festival Lumière, en octobre 2018. La copie restaurée du film est aujourd’hui disponible sur Henri, la « salle virtuelle » de la Cinémathèque française, jusqu’au mardi 16 mars.


26 février 2021