Critiques

L’enlèvement de Michel Houellebecq

Guillaume Nicloux

par Helen Faradji

Septembre 2011. Dans la « vraie vie ». Michel Houellebecq, lauréat du Goncourt l’année précédente, auteur-star du paysage médiatico-littéraire, gourou socio-politique du moment, disparaît. Les rumeurs les plus folles ne tardent pas à prendre leur envol. Tout est envisagé. Dépression, coup de pub, enlèvement… C’est sur cette dernière option que s’est fixée l’imagination du cinéaste Guillaume Nicloux (La religieuse) qui, dès lors, s’est donné pour mission de noircir les pages laissées blanches en comblant, par l’image et le son, le trou béant laissé par ce mystère.

Michel Houellebecq, enlevé, donc. Mais le merveilleux monde de la création n’est heureusement pas aussi simple. Et c’est en brassant les cartes de la fiction, du documentaire et du film volé que Nicloux recrée habilement cet épisode parfaitement fictif dont il tisse la toile avec les outils du réel. Oui, Michel Houellebecq joue ici son rôle, celui d’une star des lettres au quotidien aussi morne que fascinant, aux tendances alcoolique, misogyne, intolérante, dictatoriale mais à la sensibilité artistique inouïe. Oui, l’approche naturaliste sème un doute constant. Oui, tout cela a bel et bien l’apparence du vrai, ce qui le rend fondamentalement passionnant.

Le doute ne cesse en effet de faire son travail, plongeant avec délice le spectateur dans un état de confusion amusé et amusant. Scène 1 : « non, Houellebecq ne peut pas être en train de jouer. Cette mollesse physique, cette apathie, cette tête de Droopy impossible, ça ne se crée pas ». Scène 2 : « mais quel acteur, ce Houellebecq ! Quelle spontanéité ! Quel naturel ! ». Et si ça s’arrêtait à lui, à sa figure publique devenant privée sous nos yeux avides de « réel » ! Mais non, car c’est cette envie aussi que Nicloux s’emploie systématiquement à contrecarrer en injectant de la fiction par touches fines et déstabilisantes. Ce sont encore les trois ravisseurs – un gitan, un fan de body-building, un autre de free-fight – « hébergeant » Houellebecq chez les parents de l’un d’eux, dans leur charmante petite maison à la campagne, qui constamment sèment le trouble, par leur jeu formidablement sincère, par leurs figures redessinées à l’aune du souvenir des durs à cuire de La B.M. du Seigneur, des bras cassés chers aux frères Coen ou même de Borat, autre grande créature du vrai/faux.

Ovni que cet Enlèvement donc. Non que la forme du faux-documentaire n’ait déjà été expérimentée – et de brillantes façons – mais il faut reconnaître à Nicloux ce petit quelque chose en plus. D’abord par sa façon de s’amuser de notre appétit pour « la vraie vie des gens riches et célèbres » tout en ironisant constamment sur la figure publique de Houellebecq, ici dépeint comme un être aussi vil qu’abject. Mais encore par son intelligence à transcender le petit ouvrage amusant par une scène formidable où Houellebecq se met à narrer l’enlèvement aux ravisseurs, laissant alors la matière même du film être vue par tous comme par lui, c’est-à-dire comme des scènes de roman d’une ampleur saisissante. Dès ce moment, le film, le vrai, se met en place. Et son projet apparaît plus clairement : non plus seulement ricaner et créer de la connivence factice, mais aussi célébrer l’écriture, dans tout ce qu’elle peut et doit (une scène où Houellebecq se met au travail révèle ainsi toute la beauté du travail de l’écrivain, moment aussi inspirant qu’émouvant). Mieux même. Pas juste célébrer le pouvoir de l’écrivain, mais mettre de l’avant la fonction intensément démocratique de la littérature. Oui, Houellebecq est au cœur du récit de ce formidablement drôle et bien construit Enlèvement. Mais il est traité, tant par le scénario que la mise en scène, sur un pied d’égalité avec ses ravisseurs. Personne ne domine et le huis-clos de cette maisonnée devient le théâtre de discussions sur l’œuvre de l’auteur, où chaque intervenant est respecté et écouté. Et le rusé Nicloux, par la bande, de démolir tranquillement, scènes après scènes, la haute idée que l’on se fait en général de l’intellectuel, vivant haut, si haut, dans la pureté et la noblesse, en décloisonnant avec une vivacité folle la grande culture et la culture populaire, le haut et le bas, les idées abstraites et le trivial.

Drôle, féroce, intimiste, surprenant, étrangement attachant, L’enlèvement de Michel Houellebecq n’est pas qu’un objet détonnant. Il est une célébration honnête, touchante et intelligente de ce que la littérature peut, c’est-à-dire créer des ponts entre les hommes. Ce qui, forcément, est très beau.

La bande-annonce de L’enlèvement de Michel Houellebecq


2 avril 2015