LES BLUES DU BLEUET
Andrés Livov
par Robert Daudelin
Si l’on en croit l’histoire racontée en ouverture du film d’Andrés Livov, les bleuets seraient apparus au Saguenay–Lac-Saint-Jean au lendemain du grand feu de mai 1870 qui ravagea quelque 4000 kilomètres carrés du pays de Maria Chapdelaine. Racontée en espagnol par un ouvrier saisonnier à ses compatriotes, cette belle histoire fait du bleuet un fruit magique… ce que la suite du film veut bien confirmer en un discours éclaté qui autorise toutes les digressions.
Ce qui surprend au premier abord, c’est justement cette approche ouverte, voire poétique, que le film privilégie, enveloppant lieux et personnages d’une espèce de mélancolie bien sentie. Si certains personnages colorés semblent tout droit sortis d’un film de Pierre Perrault, c’est surtout au grand film de Fernand Bélanger, Yves Angrignon et Louise Duval De la tourbe et du restant (1979) que le film de Livov nous fait penser dans sa disponibilité à parler de tous les sujets, de l’importance de la musique (« souvent on écoute ce qui fait partie de soi »), de l’amour partagé, de l’histoire régionale, des feux de forêt, de l’exil et, bien entendu, des bleuets du Lac-Saint-Jean. C’est aussi un film sur le bonheur, le bonheur « qu’il faut chercher d’ousqu’il est », comme nous incite à le faire Jean-Marc Gagnon, celui qui chante pour son épouse malade et fait danser les villageois d’Albanel, dont madame Patate qui a mis sa belle robe à triple jupon célébrée par un beau plan ralenti.
Les blues du bleuet n’en est pas moins un vrai documentaire qui nous apprend plein de choses sur cette délicieuse petite baie : sa place dans la gastronomie des Premières Nations, sa fréquentation intime avec les abeilles, sa culture et l’industrialisation de cette culture, et la présence de cueilleurs mexicains au moment de la récolte estivale. Il y a la cueillette solitaire, un fruit à la fois, la cueillette avec un amoureux, ou avec des amis, puis la cueillette mécanisée et son traitement en usine pour alimenter les supermarchés : toutes sont ici présentes, sans hiérarchie – à nous de choisir. (Les bleuets, c’est aussi le lieu d’une lutte féroce avec la concurrence musclée des producteurs américains ; c’est aussi un bizness qui implique les contrats compliqués avec les apiculteurs ; autant de sujets qui pourraient faire l’objet d’un autre film, sorte de suite informative à celui-ci dont le projet est tout autre.)
Le bleuet a une longue histoire. Quelques éloquents plans d’archives viennent nous rappeler que les femmes des Premières Nations en faisaient bon usage, et deux cueilleurs, petits fils et fille de ces femmes, enfants des funestes pensionnats, cueillent à leur tour ce fruit dans lequel ils mangent le soleil, la pluie et le vent.

Il va sans dire que le travail de montage de René Roberge est déterminant dans cette construction concentrique – en oignon, pourrions-nous dire – qui nous permet de passer sans heurt (presque logiquement !) d’une cueilleuse silencieuse et concentrée, ou d’une conversation intime entre travailleurs saisonniers, au cockpit d’un petit avion où le pilote fait découvrir à son copilote la plus célèbre des Bachianas brasileiras de Villa-Lobos. Cette visite indiscrète au cockpit va revenir périodiquement dans le film, comme si la mission des pilotes était de veiller au bien-être des cueilleurs et de leurs concitoyens. Si c’est évidemment l’occasion de nous faire découvrir le pays du bleuet d’un point de vue privilégié, ces scènes permettent surtout un retour à l’étonnante conversation des deux pilotes qui se terminera ultimement par un poème sur l’exil et son analyse.
Comme les cinéastes des tout débuts du direct, Livov est soucieux de capter la parole, de célébrer sa couleur. Il accorde la même importance au bavardage téléphonique de madame Patate qu’aux réflexions philosophiques des jeunes amoureux cueillant des bleuets au milieu d’un champ. Et s’il laisse monsieur Richard nous raconter son hospitalisation et sa convalescence avec moult détails, c’est, à nous de l’imaginer, qu’il devine que se prépare une apothéose : une déclaration d’amour à celle qui a été son épouse depuis 56 ans.
Célébration d’une région, Les blues du bleuet est aussi un film sur le travail et ses gestes, et ce n’est sûrement pas un hasard si les premiers personnages avec qui nous faisons connaissance sont des travailleurs saisonniers qui, comme ils nous l’expliquent plus tard, quitteront le Québec en septembre pour y revenir pour la prochaine récolte. Quand ils prennent la parole, à l’occasion d’un repas qui les rassemble, c’est l’occasion de comparer leur expérience – l’un d’eux vient aux bleuets depuis 2015 –, de s’étonner que ce qui devait être une situation temporaire (3 ou 4 ans maximum) soit devenue « une habitude » et le temps passe.
Livov sait faire bon usage de toute la liberté qu’autorise le documentaire d’auteur et nous le savons présent derrière chaque image, profitant de chaque situation pour mieux nous faire connaître et aimer ses personnages et le Saguenay–Lac-Saint-Jean. Sa double nationalité lui permet, en plus de faire un film profondément québécois, héritier du cinéma direct du début des années 1960, de signer le film d’un cinéaste qui découvre un pays et sa culture : les paysages impressionnistes qui envahissent l’écran dans la dernière partie du film juxtaposent délibérément leurs riches couleurs à un écran rempli plein cadre de bleuets au bleu multiple pour dire la beauté de ce pays. C’est d’ailleurs la couleur qui, plus généralement, assure le passage d’une séquence à une autre, voire d’un plan à un autre, le travail du directeur photo Louis Turcotte permettant cette souplesse. Voyage éclaté au pays du bleuet, Les blues du bleuet est une célébration de la vie, généreuse et lyrique, magnifiquement servie par un cinéma direct qui coule de source.
26 février 2026



