Critiques

LES COLONS (LOS COLONOS)

Felipe Gálvez Haberle

par Samy Benammar

Partout le vide. De la montagne à la côte, le vent balaye les plaines arides tandis que l’horizon s’étire d’un bout à l’autre du cadre, ramenant les corps qui le traversent à leur insignifiante errance. Tout évoque la ruée vers l’or, la conquête de l’Ouest, John Ford et les vaillants cowboys aux carabines Remington huilées. Mais quelque chose cloche, l’image s’étend un peu trop, elle laisse le temps au vide de glisser du spectaculaire à l’inquiétant. Au sable nord-américain se substituent les herbes brûlées de la Terre de Feu, et le rêve hollywoodien fait place au cauchemar chilien. Le long de la clôture qu’installent des esclaves en ligne de mire, le rêve d’une nation naissante s’effondre devant la première étape de sa construction. Avant même de bâtir le chemin de fer, les manoirs et les casinos, les colons de ce film sont avant tout chargés de faire le vide, d’éteindre chaque feu de camp et de détruire chaque campement qui oserait rompre la monotonie et la disponibilité à venir des steppes. Partout le vide. Jamais assez de vide. Notre regard se fond dans celui de Segundo, un sang-mêlé pris entre les ordres du vieux continent et ses racines selknams qu’il vient arracher. Segundo fait en effet partie d’une équipe d’extermination menée par le soldat britannique MacLennan et son mercenaire américain Bill.

L’idée d’une relecture décoloniale du Western a d’emblée quelque chose d’évident et, pour cette raison, Los colonos a constamment la saveur d’une facilité maladroite, insérant un autochtone dans son équipe de tueurs pour troubler le récit impérialiste. Plutôt que dans la prémisse prévisible, c’est dans sa mise en scène que le film déploie la richesse de sa proposition. Cette thématique du vide vient habiter tous les espaces pour détourner les tropes des grands classiques américains. À l’action trépidante qui nous promène habituellement de fusillades en récits amoureux répond une randonnée monotone dont l’objectif devient toujours plus absurde au fur et à mesure que la quête prend l’allure d’une escapade déboussolée.

Le film se développe selon une alternance jour/nuit qui nous plonge dans un ennui politique. Pas question de dresser le tableau d’une lutte acharnée. Au contraire, on tourne en rond, animé par une irrationnelle pulsion de mort. Le jour, les trois hommes avancent au hasard, à cheval et à pied. MacLennan boit quelques gorgées d’alcool et maugrée des remarques racistes auxquelles ses compagnons prêtent à peine attention. Parfois ils se chamaillent comme des enfants sans jamais réussir à donner de la consistance à leurs positions. Même lorsqu’une arme est brandie, la tension n’est que passagère. Personne ne croit vraiment que la violence puisse exploser, et quand bien même cela arriverait, mourir ici est peut-être la seule chose qu’il leur reste. Il se joue d’ailleurs dans ce rapport aux armes une opposition intéressante. L’arme brandie entre les colons est une mise en garde, un rappel de la possibilité d’une violence qui provoque des espaces de tension, tandis que celle qu’ils pointent sur les autochtones appartient au quotidien ; pas de violence ici, juste une mission. Lorsque la nuit tombe, ils essuient le sang sur leurs phalanges et, autour du feu, ils rient près des cadavres qu’ils viennent d’entasser. Ils occupent le temps qui semble s’être figé dans un cycle sans fin : tuer, manger, dormir.

campement de nuit au début du 20e siècle

Le film développe ainsi des personnages pathétiques dont la présence dans ce nouveau monde résulte de leur échec social. Chassés de leurs territoires, ils se font chasseurs pour sauver un peu de leurs egos. Lorsqu’une rencontre nous révèle que MacLennan, qui se fait passer pour un ancien colonel britannique, n’a en réalité jamais dépassé le grade de lieutenant, on comprend que la violence qu’il inflige à ses compagnons et aux autochtones trouve ses racines dans la frustration, et c’est là que la pente politique du film devient glissante.

L’idée que les colons étaient souvent des agriculteurs et des militaires sans autre option que de s’engager à l’étranger pour redresser leurs finances ou retrouver un semblant de stature sociale reflète une réalité historique certaine. De ce point de vue, l’angle choisi par le cinéaste produit une critique cinglante qui défait l’imaginaire de la conquête pour souligner la bassesse des conquérants. Cependant, cette approche parfois caricaturale, assez symptomatique d’un film qui ne développe jamais suffisamment ses personnages, peut mener à une lecture politique problématique, tant elle met de côté la dimension organisée de la colonisation. Certes, il est nécessaire de qualifier ces exterminations de tueries sanguinaires, mais elles ne devraient pas être réduites qu’à cela, au risque de négliger les enjeux à leurs fondements tels que le racisme constitutif et constitutionnel du projet impérialiste des nations occidentales. À ce titre, la dernière partie du film évoque tout de même la double échelle de la colonisation en prenant de la distance avec l’entreprise de terrain pour nous ramener dans les salons de son orchestration. Mais encore là, le temps alloué au développement des enjeux apparaît insuffisant, ne permettant qu’une succession d’idées fulgurantes qui manquent d’espace pour se fixer.

Pour en revenir aux personnages autochtones, c’est peut-être là que le film se perd le plus à cause de la simplicité volontaire du tableau qu’il dresse. Dans son rôle de métis, Segundo reste toujours un observateur passif. Or, si cette posture révèle d’abord la complexité de sa situation de semi-esclave, elle n’évolue jamais suffisamment. On ne surprendra personne en révélant qu’il finira par être confronté au dilemme de la gâchette, le forçant à choisir entre tirer sur les Selknams ou sur ses bourreaux blancs. En faisant le choix de laisser en suspens ce type de questionnement, le film développe une proposition à double tranchant, à la fois juste dans l’incertitude qui la ronge, mais aussi facile dans le flottement politique que maintient son récit.

C’est bien dans ce nœud thématique du vide que le film brille mais tend aussi à s’effriter. D’une part, le traitement visuel nous met face à l’ambiguïté de grands espaces atrocement sublimes, et la vacuité des interactions entre les personnages – ici une bagarre pour passer le temps, là trop d’alcool pour oublier la solitude – problématise les enjeux coloniaux en les ramenant à leur réalité matérielle. D’autre part, un sentiment de facilité d’écriture et d’usage de clichés s’immisce çà et là, comme si le film refusait de prendre le risque d’affirmer sa proposition politique. Il soulève ainsi une question essentielle dans une période de relecture des récits classiques : l’ambivalence d’une telle posture, aussi pertinente soit-elle à certains égards, peut-elle porter un projet décolonial ou finit-elle par avaler la contestation en relativisant toute pensée radicale ?


26 janvier 2024