LES MAGNÉTIQUES
Vincent Maël Cardona
par Cédric Laval
10 mai 1981, quelque part en France. Les images, en noir et blanc, accentuent l’impression d’une époque révolue. Entre docufiction et nostalgie, elles montrent une bande de jeunes qui attendent les résultats du second tour de l’élection présidentielle française. Le verdict tombe : François Mitterrand est élu, premier président socialiste de la Cinquième République. Un jeune homme ne participe pas à la liesse populaire. Lui, c’est Philippe (Thimotée Robart) ; il était « à fond pour Giscard », mais ça ne se dit pas vraiment. Alors, il observe. Son frère Jérôme (Joseph Olivennes), surtout, retient son attention ; lui et sa nouvelle petite amie, Marianne (Marie Colomb), lumineuse, charmante, dont on comprend qu’elle ne laisse pas Philippe indifférent. Mais comment attirer l’attention quand on se juge soi-même trop timide pour parler dans un micro ? Comment trahir un grand frère que l’on admire, dans la petite radio-pirate que l’on fait fonctionner à ses côtés, lui à l’animation, l’autre derrière la console ? Comment trouver sa voix / voie, sans provoquer un déraillement dans sa vie ?
L’accès à la voix est un des enjeux de ce magnifique récit d’apprentissage auquel nous convie Vincent Maël Cardona, dont c’est le premier long métrage. Le paradoxe de la voix off, prise en charge par Philippe alors même qu’il affirme que « la voix c’était toi, moi j’étais juste le gars qui pousse les putters », ne s’expliquera qu’à la fin du film, mais on sent déjà une fêlure dans cette voix mal articulée, une fêlure en même temps qu’un amour immense. Les silences de Philippe ont beau être vécus par lui comme une tare, surtout quand il admire la verve de Jérôme au micro de leur radio pirate, ils ont aussi une vertu protectrice, quand les mots du grand frère cherchent parfois à dissimuler la souffrance. Philippe parle peu, mais c’est lui qui prend en charge Jérôme après des soirées trop arrosées, c’est lui qui tente de maintenir le contact avec leur père garagiste, alors que les mots de Jérôme se font volontiers tranchants. Car les mots blessent. Ils trahissent aussi. Alors que Philippe cherche à se faire réformer pour ne pas effectuer son service militaire et s’enferme dans un mutisme idiot (qui semble facile à jouer en ce qui le concerne…), sa bonne nature le rattrape, et il brise le silence avec des mots consolateurs, qui le condamnent aussitôt : il sera le seul, dans son entourage, à partir pour l’armée.
Alors, pourquoi parler ? Pourquoi chercher cette voix, quand on a un autre moyen de s’exprimer, plus puissant peut-être : la musique. Le titre du film renvoie à ces bandes magnétiques que Philippe manie avec une dextérité ahurissante. C’est une même bande magnétique qui établira le lien entre lui et Marianne, au petit matin, lorsque la jeune femme pousse du pied un ruban qui se déroule jusqu’à lui. La bande sonore du film nous immerge ainsi dans les années 1980, avec cette saveur kitsch, délicieusement rétro, qui amène un sourire sur les visages. Mais elle est surtout un substitut des mots que l’on n’ose dire, à l’image de cette scène, dans le salon de coiffure, où Marianne coupe les cheveux de Philippe pendant que la radio joue Le premier pas de Claude-Michel Schönberg. C’est l’essence du film qui est concentrée dans cette scène, dans ces mots d’amour qui ne se disent pas, mais se chantent, dans cet équilibre miraculeux entre la comédie et l’émotion. Plus tard, une même bande magnétique servira de support aux mots d’amour de Marianne, avant que Philippe ne lui envoie, en retour, l’une des plus belles déclarations d’amour vues au cinéma dans les dernières années, par l’entremise des ondes d’une radio britannique établie à Berlin, où le jeune homme est lui-même cantonné.
Si la musique fait le lien entre les êtres, si elle sert de liant entre les séquences, l’image n’est pas en reste. On sent chez Cardona une gourmandise à filmer son histoire en utilisant toutes les ressources que lui offre le cinéma. Le format large de l’image lui permet de peaufiner sa direction artistique, d’opposer les espaces. Filmé en grand-angle, un réfectoire militaire peut se transformer en une piste de danse où l’amour prend son envol. À l’inverse, les cadrages travaillés de l’appartement familial découpent à l’écran des zones d’ombre et de lumière qui sont autant de cloisons dans un espace devenu étouffant. Le travail sur la direction photo, particulièrement soigné, baigne certaines scènes dans une lumière fantasmée, qui fait osciller le film entre réalisme et conte magique. Le réalisateur se permet même, sans en abuser, certaines fantaisies désuètes, comme cette fermeture à l’iris qui marque un cruel retour au réel pour le personnage principal.
On pourra chipoter en disant que la thématique familiale abordée sous l’angle de la dualité entre frères, sous celui du « mauvais fils », qui est aussi le préféré, n’est pas nouvelle. On pourra trouver forcée l’irruption du drame qui renverse l’équilibre de la comédie romantique dans le dernier tiers du film. Mais ces réserves pèsent bien peu auprès du charme que dégage l’ensemble. Ce charme repose en grande partie sur les épaules de Thimotée Robart, dont la silhouette déliée et le visage doux s’accordent parfaitement avec la candeur de son personnage. Son travail sur la voix (encore elle…) et le phrasé, tout en retenue et maladresses touchantes, contribue à la sincérité des sentiments qui innervent le film. Toutes les scènes qui mettent en présence Philippe et Marianne sont empreintes de cette magie romantique propre aux premières amours. Que Rilke, dont les Lettres à un jeune poète sont citées dans le film, condamne ces amours à la solitude importe peu. Demeureront toujours des images incandescentes, troublantes, délicates à la fois. En un mot : magnétiques.
7 avril 2022