Critiques

Les Merveilles

Alice Rohrwacher

par Céline Gobert

C’est dans l’obscurité d’une chambre d’enfant qu’Alice Rohrwacher ouvre son film, à l’instar de Jean Eustache dans Mes petites amoureuses, autre récit d’apprentissage d’un enfant dans un paysage rural. Les Merveilles s’intéresse à Gelsomina, une jeune adolescente habitant avec sa famille d’apiculteurs au cœur de l’Ombrie, une région d’Italie. A l’instar des femmes du cinéma de la néo-zélandaise Jane Campion, présidente du jury cannois qui a récompensé le film en mai dernier d’un Grand Prix contesté, la petite Gelsomina rêve de s’extraire du carcan qu’on lui a imposée (pensons à Holy Smoke ou à Sweetie). Avec le film culte d’Eustache, Les Merveilles partage encore une même gravité, mais aussi une pulsation de vie similaire, semblant ne faire qu’un avec le décor et le cadre naturels. Organique et picturale, l’oeuvre suinte l’enfance par tous ses pores, usant des couleurs, des sons et des textures pour signifier et ses miracles et ses désillusions. Des bêlements du mouton de la ferme aux grésillements des grillons de la campagne, du bourdonnement des abeilles des ruches au grondement du tonnerre entendu au loin alors qu’ils ramassent les légumes du jardin : c’est avant tout dans le décor que l’on trouve la matière première des personnages filmés – du père Wolfgang aux femmes et fillettes qui l’entourent. Rohrwacher (Corpo Celeste), qui a étudié en littérature et en philosophie, affirme s’être inspirée du roman L’isola di Arturo d’Elsa Morante et du livre d’illustration La Maison de Roberto Innocenti pour nourrir son imaginaire. S’il est vrai que l’isolement des insulaires du premier livre renvoie directement à l’isolement vécu ici par la famille et que la maison est filmée comme un protagoniste à part entière (elle aura d’ailleurs droit au dernier plan du film, témoin ancré à tout jamais dans la terre), le travail de Rohrwacher évoque surtout celui d’un peintre réaliste. Afin de dépeindre le labeur du monde rural, elle se focalise sur les couleurs (le bleu du ciel, le vert des herbes, le rouge des melons, des robes, des fleurs dans les cheveux des petites filles) – ainsi que sur les textures : les roches, les chemins de terre, l’eau de la mer et l’eau de pluie.

Pour filmer la perte (de l’innocence, mais aussi perte d’un mode de vie, d’un cocon clos), la violence du monde extérieur (symbolisée par l’intrusion de l’éducatrice au sein du clan) et le machisme d’une société dominée par le pater familias, Rohrwacher ose (et réussit) un beau pari de cinéma : tout signifier par les sons et l’image. L’alternance, qu’elle propose, entre des plans larges (inscription des corps dans le paysage) et des plans serrés (tout près de la nuque d’une fillette enfilant un vêtement, ou bien collée au dos abîmé du paternel) contient en son sein les contrastes du récit – douceurs et âpretés, chairs et terres. L’Italienne vient métaphoriser le mal et le chagrin, la mort et la fin par une imagerie puissante : le miel déborde, le sang coule. Les premiers émois sexuels et amoureux, qu’entraîne l’arrivée d’un jeune garçon sauvage, se devinent dans un morceau pop 90’s (T’Appartengo d’Ambra Angiolini). Le naturalisme du film de Rohrwacher est, tout comme chez Campion, traversé par de beaux éclairs fantaisistes. Lorsque l’une des fillettes fait mine de boire à la source d’un rayon de soleil ou lorsque les ombres chinoises des deux amoureux s’animent sur les parois alors qu’eux-mêmes dorment à poings fermés, il en émane quelque chose de l’ordre de la poésie fantastique, de l’élégie qui vient faire écho tant aux obsessions du cinéma contemporain italien qu’à celles des néo-réalistes des années 50 à 70. Le film de Rohrwacher s’inscrit ainsi parfaitement dans la réflexion actuelle sur la connexion entre l’homme et la terre (Le Quattro Volte de Michelangelo Frammartino), ou dans l’exploration du récit d’apprentissage parsemé de contacts salutaires avec la nature (on pense à L’Eté de Giacomo d’Alessandro Comodin et à L’Intervallo de Leonardo Di Constanzo). On y retrouve également la figure de l’enfant qui paie le prix des erreurs de ses aînés, thématique absolument indissociable du cinéma des néo-réalistes, de Fellini (Amarcord) à Vittorio de Sica (Le voleur de bicyclette). La destruction de la petite communauté soudée, soudain balayée par la télé réalité, le capital et la prétendue nécessité du tourisme revêt autant d’enjeux politiques que le cinéma néo-réaliste d’hier: la lutte contre le fascisme des années post-Seconde Guerre mondiale s’est transformée en lutte contre le libéralisme que l’on connaît, et qui a débuté dans les années 90 choisies comme cadre par le film, ainsi que contre la monstrueuse perte des valeurs qu’il a initié. De l’amour de la terre à l’idée d’une transmission familiale possible (ici, entre un père et sa fille), de l’importance de se tenir ensemble aux rêves magiques qu’entretenaient des fillettes libres (rêves symbolisés par le personnage de Monica Bellucci… du moins jusqu’à ce qu’elle enlève sa perruque argentée) : tout est mort et enterré, disparu avec les beautés et les cruautés d’une enfance qui ne reviendra plus.

 

La bande annonce des Merveilles (qui sera également présenté dans le cadre de Ciné-Ado au FIFEM le dimanche 8 mars à 17h au Cinéma Beaubien)


4 mars 2015