Critiques

Les sept dernières paroles

Collectif

par Robert Daudelin

Les sept dernières paroles du Christ, la partition de Joseph Haydn, a une longue histoire et a revêtu plusieurs formes musicales : musique de chambre, oratorio et, ultimement, quatuor à cordes. C’est sous cette forme que l’œuvre nous est principalement parvenue, grâce à l’interprétation des plus grands ensembles actuels (Kodaly, Ysaÿe, Talich, Emerson, etc.). Mais le quatuor lui-même a connu des transformations : en 1992, le quatuor Ludwig associait à son interprétation la voix d’Alain Cuny lisant un texte d’inspiration biblique de l’écrivain catholique Claude-Henri Rocquet ; en 2008, le quatuor Isaÿe y intégrait un texte original du philosophe Michel Serres, lu par Michel Lonsdale ; enfin, il y a quelques mois à peine, le quatuor Debussy faisait accompagner chaque mouvement de slams de Mehdi Krüger.

C’est dans ce contexte musical qu’il faut aborder le film collectif dont Kaveh Nabatian a eu l’idée et dont il est le maître d’œuvre. Les sept dernières paroles est une nouvelle « interprétation » de la partition de Haydn : à chaque cinéaste le défi de nous proposer une lecture personnelle du mouvement dont il ou elle est responsable. Bien que chaque mouvement corresponde à une (supposée) parole du Christ en croix dont se dégage un état d’âme (détresse, abandon, pardon, etc.), c’est là une fausse piste : c’est à la musique qu’il faut faire entièrement confiance pour entrer dans le film et se laisser émouvoir par l’interprétation qu’il en propose. D’ailleurs, à l’origine, Les sept dernières paroles a été conçu comme un ciné-concert ; c’est d’ailleurs ainsi qu’il a été projeté pour quelques « happy few » en octobre dernier – en plein Festival du nouveau cinéma – avec, devant l’écran, le quatuor britannique Callino Quartet. Mais la version projection qui nous est désormais proposée souligne toujours cette importance déterminante de la musique dans la lecture du film. À preuve l’absence d’une bande son traditionnelle et de dialogues : tout ici est échanges complices entre les images des cinéastes et la musique de Haydn.

Il va sans dire que ces échanges sont de nature très variée, les signataires ayant tous des personnalités fortes et, dans certains cas (Deraspe et Lemieux, notamment), des filmographies susceptibles d’influencer notre lecture. Tous par contre ont été sensibles à la dimension spirituelle (et non pas religieuse) du discours de Haydn : la vieille dame qui épouse la terre au soir de sa vie chez Sophie Goyette, comme les corps douloureux de Karl Lemieux, comme les visages « à l’abandon » de Sophie Deraspe, sont autant d’expressions du spirituel inscrit dans les corps si présents de ces hommes et de ces femmes. Les rituels aussi sont là pour nous interpeller, comme le font les cordes du quatuor : c’est évidemment le cas des séquences troublantes de la fête, aussi colorée que mystérieuse, qu’Ariane Lorrain est allée filmer en Iran, ou comme c’est le cas, bien différemment, du parcours initiatique du jeune garçon mis en scène par Kaveh Nabatian, ou encore du voyage vers la mort chez les Anishinaabe mis en images par Caroline Monnet.

Les sept dernières paroles est aussi une expérience visuelle très particulière qui s’impose dès le prélude somptueux de Nabatian pour passer ensuite d’un univers plastique à un autre sans rupture, du noir et blanc très photographique de Deraspe au filmage documentaire de Arango, aux images savamment composées de Lemieux. Autant d’univers différents que toujours, avec une évidente autorité, la musique vient réunir, sans jamais épuiser leurs secrets.

Le fim dit « à sketches » a sa place depuis longtemps dans le cinéma ; c’est presque un genre. Tous les cinéastes s’y sont frottés, avec plus ou moins de bonheur, des Italiens de la comédie loufoque aux Français de la Nouvelle vague, jusqu’à Coppola, Woody Allen et Scorsese. Règle générale, ces films sont décevants, n’arrivant jamais à trouver leur unité. Les sept dernières paroles échappe à cette fatalité, sans doute parce qu’il n’appartient pas vraiment à ce faux genre : un projet esthétique fort surdétermine le film et la musique de Haydn, dont la présence prépondérante est admise par les cinéastes, agissant ici comme élément unificateur qui permet que se développe un réel discours.  

Québec 2018 / Ré et scé. Juan Andrés Arango, Sophie Deraspe, Sophie Goyette, Karl Lemieux, Ariane Lorrain, Caroline Monnet, Kaveh Nabatian / Ph. Nicolas Canniccioni, Éric Cinq-Mars, Mathieu Laverdière, Soiphie Deraspe, Ariane Lorrain, Léna Mill-Rémillard, Duraid Munajim / Mon. Marc Boutrot / Pr. Catherine Changon /73 minutes / Dist. Maison 4 :3


26 juin 2019
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