LEVERS
Rhayne Vermette
par Matheo Pino
Il y a d’abord des couleurs en abondance. Des formes inconnues, peut-être du magma, du liquide amniotique ou de petits météores jaillissant dans la pénombre. D’un mouvement à l’autre, les pigments s’intercalent, crépitent, s’agglutinent en bancs. Une sorte de corps visqueux émerge de cette frénésie et se met à saigner sur la première image figurative du récit : un immense drap rouge, recouvrant une statue posée sur un piédestal et que l’on s’apprête à inaugurer. Une statue ; ou à bien y penser, ne serait-ce pas un fantôme ? L’atmosphère énigmatique qui plane sur la ville de Sainte-Anne n’est pas près de disparaître, d’autant plus qu’un événement extraordinaire survient ; le soleil se couche pour ne pas se lever à nouveau le temps d’une journée entière. La lumière se volatilisera et les repères demeureront brouillés. « Y’a-tu quelqu’un icitte ? », demandera un personnage, entendant le vent taper sur la porte de sa maison plongée dans un crépuscule soudain. Une fois la nuit tombée, Rhayne Vermette nous fait rapidement comprendre que l’on distinguera peu de choses des images noctambules de Levers, et qu’un recours à notre instinct sera requis pour parvenir à y voir un peu plus clair.
Le sifflement des bourrasques rythme la cadence d’une neige épaisse tombant sans relâche. Des hommes et des femmes baissent leurs stores et allument leurs téléviseurs cathodiques. Sur les écrans s’entassent des blizzards tout aussi abstrus que la tempête à l’extérieur. Au milieu du tumulte, trois personnages anonymes se distinguent : une fonctionnaire, un garde de sécurité et une sculptrice métisse se promenant d’un endroit à l’autre, tirant ses proches au tarot. D’aucuns approchent l’évènement avec sérénité, d’autres dans la stupeur ; le monde semble s’être soudainement arrêté dans la petite ville de Sainte-Anne, où se déroulait déjà le premier long métrage éponyme de Vermette (Ste. Anne, 2021). Dans cet étrange circuit d’actions, les protagonistes, dont cette dernière observe patiemment les gestes et déplacements, sont avant toute chose des modèles : des ombres, des silhouettes participant à un mystérieux phénomène collectif. De là, on s’agrippe au regard de l’un, on se suspend à la course d’un autre, on se met à habiter différentes perspectives et on ne pourra espérer plus d’indications claires, sinon que de vagues perceptions contestables au fil desquelles on avancera en somnambule. Ce que Vermette propose dans ce jeu narratif en trompe-l’œil (rejetant délibérément toute cohérence ou tout repère narratif) est peut-être bien simple : faire appel à nos sensations enfouies, qui sont les piliers véritables de nos jugements rationnels et de notre interprétation du monde.

Mais à peine énoncée, on se demande si cette piste est la bonne. Ne s’agirait-il pas plutôt d’une invitation aux amusements du mystère, d’un fugace et délirant jeu de l’oie, ou bien d’un piège gentil ? Devant Levers, la spéculation est une avenue légitime. Spéculer sur ce qui est vu, sur ce qui est ressenti. On cherche des signes, et Vermette, confiante et complice, en dissémine sur notre route. Des miroirs, mais aussi des fleurs (certaines dans des vases, d’autres sur du papier peint), une imagerie tantôt religieuse, tantôt spirituelle. En véritable prestidigitatrice, la cinéaste accumule des farces et de faux détours. Elle nous emporte et nous égare dans ce qui demeure à la fois le motif et l’énergie créatrice première de son film : le paysage. Avec (presque) suffisamment d’indications permettant de déduire que la majorité de l’action se déroule à Sainte-Anne, la caméra arpente la ville au cours de toutes ses époques, à travers toutes ses couleurs et ses textures : la tempête de neige laisse place (dans un ordre hasardeux) à la pelouse, puis aux sombres forêts estivales.
Levers est un véritable film-rébus, dévoilant patiemment son secret au fil de chaque image, comme une carte ou un talisman invitant à déchiffrer le paysage tel qu’il se révèle à nous, au gré de nos propres convictions idéologiques. Vermette, amoureuse de ce paysage, se permet d’y ressasser les dérives de sa taxonomie avec le recours à quinze cartes de tarot divisant le récit en courts chapitres. De cette façon, le film convie à une lecture de cartes métamorphosée en lecture du monde. Lorsque la lumière disparaît sur Sainte-Anne, certains personnages se mettent à réciter des chapelets, alors que d’autres ont une pratique religieuse plus animiste et sylvestre. Dans un épisode marquant se déroulant dans les premières heures de la pénombre, c’est la cacophonie dans les immeubles des bureaucrates où les dossiers s’envolent, hors de contrôle, comme virevolte la neige à l’extérieur alors que, sans la lumière, le rythme capitaliste ne semble plus trouver son sens. Pendant ce temps, quelque chose de beau a pourtant lieu – quelque chose de beau et triste. Dans leurs salons, tous les ménages s’installent devant leurs téléviseurs pour assister au plus émouvant des phénomènes : le lever du soleil en Australie. Il y a une certaine qualité mythique à ces bouleversements, dans ce qu’ils révèlent sur notre propre conception du monde du travail, sur notre rapport sentimental avec le monde (la technologie agissant comme une nouvelle force autocrate dans cette fausse impression de rapprochement avec notre environnement), ou sur la perte de connexion physique avec notre paysage (ici, surtout entretenue à travers la spiritualité par les générations autochtones plus âgées). Dans Levers, la disparition de la lumière est le phénomène suprême réunissant tous les folklores.
Incorporant des ribambelles d’images abstraites pour lesquelles l’usage de caméras 16 mm endommagées habille chaque plan d’un givre délicat, le film de Vermette, qui privilégie la curiosité à la contemplation, s’inscrit comme une symphonie vivante où la lumière souveraine impose ses mouvements et où toutes les images tirent leur force des mêmes racines. Les éclats phosphorescents s’amusent comme des feux follets malicieux crachés par l’humus, et agissent comme des esprits du territoire. À travers la mystérieuse balade proposée par Levers, on devient tour à tour arpenteur, exégète, magicien, enfant ou pure lumière. Traverser ces sagesses est une joie.
26 février 2026



