Critiques

L’inconnu du lac

Alain Guiraudie

par Jacques Kermabon

La scène du crime est un éden, une plage au bord d’un lac à laquelle on accède par un parking improvisé sous quelques arbres et, entre les deux, une petite forêt, un espace de rencontres homosexuelles. On ne sortira pas de ces espaces codifiés. La vie, hors champ, ne sera évoquée que par allusions.

Les hommes s’allongent nus sur leurs serviettes, se retrouvent, se découvrent, papotent de tout et de rien, se baignent. Guiraudie restitue à chaque moment la plénitude de ses sensations, la caresse chaude du soleil, les variations de la lumière au fil du jour, la solitude inquiète du nageur éloigné des deux rives, les étreintes sexuelles filmées sans ambages, les jouissances éperdues en plein air, mais aussi les conversations qui, peu à peu, vont tourner autour du cadavre de l’un des leurs, rejeté dans un autre coin du lac.

S’il n’y a pas de suspens – Franck a vu comment, au crépuscule, Michel a noyé celui qui apparaissait comme un compagnon devenu collant –, les questions affluent. Pourquoi, alors que Franck sait que Michel est l’assassin, cela n’entame en rien le désir que celui-ci lui inspire? Quel rapport y a-t-il entre un attachement physique et une relation d’amitié où le sexe n’a pas sa part? L’inspecteur de police interroge aussi. Comment se fait-il qu’ils puissent parfois ne pas même connaître le prénom de celui avec qui ils viennent de faire l’amour? Comment expliquer qu’aucun d’entre eux ne se soit inquiété de la disparition d’un homme dont la serviette et les chaussures étaient restées sur la plage et la voiture sur le parking?

Cette liberté sexuelle vécue au grand air, aux antipodes des liens conjugaux, ne se révèle-t-elle pas finalement sœur jumelle de l’individualisme dominant et du consumérisme de la société de consommation? Après en avoir joui, on jette – ici on tue – l’objet de notre jouissance et on passe à un autre.

La fiction, gorgée de lumière, hédoniste et policière de Guiraudie, où s’imbriquent le sexe et la mort, s’affirme tout autant comme un conte philosophique, politique et moral.

 

Ce texte est paru originellement dans le numéro 164 de la revue 24 Images

La bande-annonce de L’Inconnu du lac qui prend l’affiche lundi 21 octobre


17 octobre 2013