Critiques

L’institutrice

Nadav Lapid

par Robert Daudelin

Le nouveau film de Nadav Lapid (Le policier, 2011) aurait très bien pu s’intituler Yoav et Nira. C’est l’histoire d’un couple désassorti : elle a plus ou moins 40 ans et dirige une garderie à Tel Aviv; il a cinq ans et fréquente ladite garderie. Ils ont en commun un talent et un goût irrépressibles pour la poésie.

Brillamment servi par deux interprètes bouleversants, ce petit film, aussi attachant que généreux, aurait pu être un grand film, n’eût été sa mise en scène trop souvent hésitante (abus des gros plans, caméra qui cherche sa place) et le désir de son jeune auteur de parler de tout, de l’amour et de la poésie, d’Israël et de la pédagogie, de l’enfance et du couple…

Tout commence ici avec la poésie, une forme d’écriture chère au cœur de Lapid : certains poèmes lus dans le film sont des textes de jeunesse du cinéaste. Qui dit poésie, dit évidemment rapport aux mots et, bien sûr, au monde. Or, nous dit-on très tôt dans le film, la poésie est impossible dans le monde actuel (« in these times when poetry is a miracle »); ce que redira plus tard, et plus violemment, le père du petit Yoav, bon capitaliste et mari abandonné. Mais la poésie pour Nira est aussi outil de connaissance et chemin vers la lucidité : c’est à travers les mots de ses poèmes et des poèmes du petit Yoav, crachés plus que dits avec tout leur mystère, qu’elle fait le bilan de son mariage et qu’elle réalise que ses enfants ne font plus partie de sa vie. D’où ce besoin violent de s’approprier progressivement ce petit homme avec lequel elle va pour ainsi dire tromper son mari, beaucoup plus qu’en acceptant une liaison avec son prétentieux professeur de poésie.

  L’Institutrice, c’est aussi le monde de l’enfance, si magnifiquement incarné par le petit Avi Shnaidman. Un monde qui ne se livre pas facilement, comme en atteste le filmage approximatif des scènes de groupe à la garderie de Yoav. Le film prend alors des allures de « docu-drama » et sa force dramatique retombe; seule la danse improvisée de Yoav, aussi magique que troublante, peut alors remettre le film en piste. Sans doute le cinéaste se cherche-t-il dans ces enfants : son regard inquiet, troublé même, est assurément l’un des aspects les plus précieux du film.

Si l’enfant nous trouble, en partie parce qu’il échappe à notre logique, que dire de la femme qui décide de se l’approprier? Le regard de Nira – parfois filmé de façon trop insistante – dit sa tragédie : où donc est passée sa vie? Qu’a-t-elle fait de ses certitudes? Pourquoi chaque rencontre devient-elle une confrontation? Seule la poésie, avec ses mots-mystères, lui fournit un chemin vers la lumière, mais un chemin qui sera long et ardu. Personnage tragique qui installe en nous dès sa première apparition un malaise profond qui jamais ne nous quittera tout au long du film : attitudes, regards, silences et mots pèsent lourd sur cette femme en apesanteur que tout trouble et projette dans un ailleurs qu’elle n’arrive pas à identifier.

Certains ne manqueront pas de voir dans L’Institutrice une métaphore de la société israélienne actuelle, avec son cynisme et son matérialisme. Difficile d’accréditer totalement une telle approche : l’engagement du cinéaste vis-à-vis de ses personnages est trop évident, trop bien senti, pour autoriser une lecture aussi mécaniste. Par contre, c’est bien à partir de la société israélienne et plus spécifiquement de Tel Aviv que le film nous parle très concrètement, au quotidien – ce qui nous repose du spectacle habituel du sinistre Netanyahou dont l’arrogance et la vulgarité proposent d’Israël une image bien peu séduisante et assurément réductrice. Mais, diront certains, Tel Aviv n’est pas Israël : c’est la ville laïque, le seul lieu sans doute où la danse effrénée des poètes (au soir du récital de poésie) pouvait trouver place.

Film d’émotions, L’Institutrice, malgré les réserves que nous maintenons envers ses choix d’écriture (dont certaines « habiletés » du scénario), est une œuvre forte qui témoigne à nouveau de l’étonnante vitalité du cinéma israélien, un cinéma qui ne peut être que militant, vu la société où il prend ses racines et dont il veut nous parler avec un regard critique.

 

La bande-annonce de L’Institutrice


13 août 2015