Critiques

L’ombre des femmes

Philippe Garrel

par André Roy

L’ombre des femmes pourrait être la suite de La jalousie (2013) comme celle de Marie pour mémoire (1968) ou de La cicatrice intérieure (1971) : même histoire de couples, mêmes sentiments amoureux, mêmes déchirements et mêmes appétences. Mais aussi : même noir et blanc éclatant; même austérité dans les décors, même montage elliptique. Même beauté, même pureté, même mystère que peut procurer encore le cinéma de Philippe Garrel.

Son cinéma est ici celui des années 1960 et de la Nouvelle Vague, toujours renouvelé et procurant toujours plaisir et exaltation. C’est comme retrouver Jean-Luc Godard et Vivre sa vie, Jacques Rivette et Paris nous appartient, François Truffaut et Jules et Jim, ces films d’amour fou, avec des jeunes gens artistes et bohèmes qui vivent dans un Paris éternel. Ce cinéma est toujours là, sensible, romantique, rigoureux, délicat, avec des personnages qui sont aussi des symptômes du temps, un temps difficile et ténébreux tant ils sont pris dans les rets du désir, de la jalousie et du ressentiment. C’est ici l’histoire de Pierre, Manon et Élisabeth.

On les suit durant quelques mois. Pierre est cinéaste de documentaires, aidé par sa femme Manon qui est monteuse et scripte. Ils vivent pauvrement, leur appartement n’est pas loin d’être un taudis avec ses murs décrépits. Ils ne peuvent même pas le payer en payer le loyer (le film s’ouvre sous la colère du propriétaire menaçant Manon de les évincer d’ici 48 heures).  Ils ont accepté cette situation, qui est une façon, peut-on penser – mais Garrel n’est pas un idéologue -, de faire barrage à l’actuelle société libérale, au spectacle permanent de son argent, de son luxe, de ses futilités. Non. Manon ne dit-elle pas à sa mère qu’elle ne changerait pas de métier et qu’elle préfère travailler avec l’homme qu’elle aime. En fait, c’est l’amour qui les unit. Un amour qui, lui aussi, sera menacé et évincé du couple.

C’est que Pierre, qui fait une recherche pour son film sur un résistant de la Deuxième Guerre, rencontre Élisabeth, une stagiaire à des aux archives cinématographiques. Elle devient sa maîtresse, mais il ne veut pas pour autant quitter sa femme. C’est l’amour physique qui attire le documentariste vers Élisabeth, qui se trouvera insatisfaite de cette relation. Manon, quant à elle, sent bien que sa relation avec Pierre se détériore et, se sentant délaissée, prend un amant. Quand Pierre le découvre, jaloux, il décide de quitter Manon. Tous les deux se retrouveront pourtant après quelques mois de séparation.

Si le précédent opus de Garrel, La jalousie, adoptait le point de vue des hommes, celui-ci prend le parti des femmes. L’homme évoqué ici est un mâle typique (comme le signale la voix off d’un narrateur, qui est nulle autre que celle du fils du réalisateur, Louis Garrel). Il ne pense qu’à son plaisir; il est cruel, méprisant, se croyant aussi invincible aux affres de l’amour que suffisant dans ses relations avec les femmes. Il est parfaitement interprété par Stanislas Merhar avec son air buté et lisse à la fois. Ce sont les femmes qui ont le haut du pavé, qui comprennent tout et prennent les décisions (magnifiques Clotilde Courau et Lena Paugam). C’est ainsi qu’elles font avancer le récit.

C’est Élisabeth qui découvre que Manon a un amant et le révèle à Pierre. Manon a déjà compris que Pierre a une maîtresse, en particulier lorsqu’il lui offre des fleurs. C’est encore elle qui apprend à Pierre que le résistant sur lequel ils tournent un film est un faux maquisard et même un traître. Le récit subit des renversements et des décalages à cause d’elles. Leur ombre, c’est bien celle de l’homme – mais le film ne tient pas pour autant un discours féministe. On se tromperait énormément de le penser tant le cinéma de Garrel depuis cinquante ans n’a cessé de décliner, avec finesse et générosité, toutes les facettes des forces et des errements de l’amour. Pas de discours bétonné sur les coupables et les accusés. Pas plus que sur les torts de l’un ou les bénéfices de l’autre. Ce cinéma complexe est voué à décrire les sentiments amoureux, la confiance qu’on peut avoir en eux comme les désillusions qu’ils provoquent. On est plus dans la compassion et la lucidité que dans l’accusation et le règlement de comptes (avec les personnages comme avec les spectateurs). Les personnages de Garrel sont en quelque sorte libres, jamais enchaînés à leur destin (voir comme Pierre et Manon se réconcilient à la fin), égaux dans leur héroïsme quotidien, malgré leurs faiblesses et leurs petites lâchetés. Mais jamais méchants ni malins. Ce ne sont pas non plus des saints. Ce sont des blessés, ils sont maladroits dans un monde qui ne semble pas fait pour eux – comme l’albatros de Baudelaire.

Le récit ne peut donc ainsi avancer que dans l’imprévisibilité. Le film est constitué de tableaux vifs, labiles, fragments que favorisent les ellipses et que soude la voix nerveuse du narrateur. On est dans l’évocation plutôt que dans la démonstration. Garrel vise l’essentiel à chaque fois, va au cœur des sentiments. Tout est concentré, pas de gras, le choix du noir et blanc splendide de Renato Berta convenant parfaitement à cette volonté d’épuration narrative et à ce sentiment d’intemporalité que l’on ressent dans ce Paris désert (dont les murs semblent vouloir coincer les personnages) et dans les appartements dont la petitesse semble appartenir à un autre âge. Tout est cristallin et se transforme en grâce, soumis à des secousses affectives que suggèrent les notes de la musique de Jean-Louis Aubert. Tout est concis, en frémissements nets et exacts. Les personnages sont réalistes et modernes, ne serait-ce que par les dialogues, mais ils sont également symboliques, car le cinéaste inscrit dans leurs corps, leurs gestes et leurs paroles les motifs infrangibles de l’amour : de la jalousie au chagrin, de la solitude à la joie, de l’étreinte et de la séparation, de la joie à la contemption. L’amour ne vient jamais sans le désamour. Cette chronique des rapports amoureux dépasse ainsi l’intimisme des situations pour atteindre une grande universalité dans sa vérité.

 

Distribué par FunFilm Distributions, L’ombre des femmes est disponible en Vidéo sur demande ici.

 


2 février 2016