Critiques

Love & Friendship

Whit Stillman

par Alexandre Fontaine Rousseau

Les protagonistes du premier film de Whit Stillman Metropolitan discutaient constamment des personnages du Pride and Prejudice de Jane Austen ainsi que des implications morales de leurs actes. 26 ans plus tard, le plus discret des grands cinéastes indépendants américains boucle en quelque sorte la boucle avec cette adaptation de Lady Susan, nouvelle méconnue de l’auteure anglaise qui relate les divers complots romantiques d’une veuve manipulatrice (Kate Beckinsale) tentant d’assurer la sécurité financière de sa famille.

Love & Friendship confirme cette impression que les héros de Stillman ont toujours appartenu à un autre temps. Jeunes dames et bourgeois gentilshommes du XVIIIe siècle prisonniers d’une époque moderne étrangère à leurs us et coutumes, les protagonistes de son cinéma sont les héritiers privilégiés d’une forme de romantisme classique qui les relègue d’emblée à l’état d’anachronisme. À plusieurs égards, ses héros contemporains n’ont jamais été autre chose que des personnages de Jane Austen aux prises avec le XXe siècle; et ce n’était donc qu’une question de temps avant que Stillman ne l’assume pleinement, en tournant un film d’époque les replaçant finalement dans leur milieu naturel.

Mais, paradoxalement, Love & Friendship révèle aussi la féroce modernité de l’écriture d’Austen – son talent de dialoguiste et son sens inné de la réplique assassine, son regard critique acéré porté par une fine capacité d’observation qui transcende la réalité de sa propre époque. Les plus belles qualités du cinéma de Stillman, depuis toujours éminemment littéraire, trouvent logiquement des échos dans le style d’Austen; et, réciproquement, les sensibilités de l’auteure s’accordent admirablement bien à celles du réalisateur de Barcelona. Tant et si bien que l’on a parfois l’impression d’assister à une véritable séance d’écriture à quatre mains, les phrases tirées de l’œuvre originale se mêlant élégamment aux ajustements formulés par Stillman.

Cultivant un degré mesuré de décalage par rapport à l’action, une constante conscience de soi qui transparait dans les comportements calculés des protagonistes, la direction d’acteur amplifie quant à elle subtilement l’impression d’un jeu social, d’une vaste machination favorisant ceux et celles qui voient les ficelles dépasser et sont en mesure de les tirer à leur avantage. Les acteurs savent qu’ils projettent une image; mais, plus encore, leur jeu incarne ici parfaitement cette idée que le rapport social prend la forme d’une performance étudiée. Ceux qui la maîtrisent, comme le personnage cyniquement réfléchi de Kate Beckinsale, dirigent la comédie, tandis que ceux qui s’y engagent en toute insouciance, tels que le pauvre Sir James Martin (Tom Bennett), sont invariablement condamnés au rôle de dindon de la farce.

Personnage aussi truculent qu’aberrant, s’introduisant maladroitement dans chaque scène à la manière d’un chien dans un jeu de quilles, Sir James « dérègle » l’action et sème  la confusion. Sa spontanéité naïve, qui sombre plus souvent qu’autrement dans la sottise, crée d’intéressantes variations dans le rythme de cette comédie en apparence posée qui, derrière sa contenance exemplaire, multiplie cependant les mots d’esprits avec une assiduité si implacable qu’il devient parfois difficile de suivre la cadence. Tout comme les films précédents de Stillman, de Metropolitan à Damsels in Distress, Love & Friendship repose d’abord et avant tout sur la réjouissante sophistication de ses joutes verbales qui exposent à la fois la finesse d’esprit et le ridicule des participants.

Porté par cette virtuosité effacée, Love & Friendship prouve que Stillman n’a rien perdu de sa verve; et s’il s’inspire ici de l’œuvre d’une autre, l’auteur de The Last Days of Disco en profite tout de même pour réaffirmer avec le raffinement qu’on lui connaît la force de sa signature unique, ainsi que l’insularité admirable de son cinéma. À l’écart des modes et résolument intemporelle, l’œuvre de Stillman oscille de manière inédite entre classicisme et iconoclasme. Voilà pourquoi, en s’attaquant ainsi à l’œuvre d’une auteure classique, le cinéaste expose autrement cette tension esthétique et stylistique sur laquelle repose depuis toujours son travail et arrive, par la même occasion, à nous faire revoir sous un autre jour ses accomplissements précédents.

La bande annonce de Love & Friendship


2 juin 2016