LUMIÈRE, L’AVENTURE CONTINUE
Thierry Frémaux
par Robert Daudelin
Il fut un temps où historiens et théoriciens proclamaient volontiers : « Tout le cinéma est dans D. W. Griffith ». Thierry Frémaux, dans l’anthologie qu’il nous propose, prétend que tout le cinéma était déjà dans les films Lumière.
Louis et Auguste Lumière, industriels lyonnais, ont produit quelque 2000 films entre 1895 et 1902. Il s’agit essentiellement de courts films de 50 secondes, soit la durée du bobineau que le Cinématographe, leur invention, pouvait accueillir. Étonnamment, la majorité de ces petits films ont survécu : les usines Lumière fabriquaient de la bonne pellicule!
Progressivement retrouvés, ces précieux films firent l’objet, en 1996, d’un inventaire scientifique à l’initiative du Centre national du cinéma et de l’image animée et l’ensemble des films alors retrouvés furent restaurés. Le catalogue publié à cette occasion, La production cinématographique des Frères Lumière de Michelle Aubert et Jean-Claude Seguin, fait toujours autorité en la matière. Plus récemment, une partie importante de la collection a fait l’objet d’une restauration numérique 4K, à l’initiative de l’Institut Lumière de Lyon, travaux effectués par le laboratoire L’Immagine Ritrovata de Bologne (Italie). Ce sont quelque 120 de ces films nouvellement restaurés qui constituent le paysage fabuleux de Lumière, l’aventure continue.
Industriels et inventeurs exceptionnels, Auguste et Louis Lumière ont « réalisé » très peu de films portant leur nom. Si Louis était derrière la caméra des tout premiers (Le repas de bébé, Démolition d’un mur), Auguste, aux dires de Frémaux, n’en aurait « signé » qu’un seul. Ce sont donc les nombreux opérateurs (parfois présents à l’image), formés à Lyon, qui furent envoyés par le vaste monde « filmer ce qui ne leur ressemble pas ». Douze de ces cameramen avant la lettre sont mentionnés au générique de fin du film, de ce nombre Gabriel Veyre, qui a laissé une précieuse correspondance de ses années chez les frères Lumière et qui nous est particulièrement cher : c’est lui qui a filmé Danse indienne, tourné à Kahnawake en 1898.
Lumière, l’aventure continue se présente comme une célébration du génie des frères Lumière et de leur impressionnant héritage. Pour ce faire, Thierry Frémaux abandonne son chapeau de Délégué général du Festival de Cannes pour redevenir historien et commenter les premières images de l’art du cinéma, car il s’agit bien de cela : de la naissance d’un art nouveau qui propose du monde un point de vue révolutionnaire. Frémaux décortique les films, rappelant le contexte sociohistorique, soulignant leur richesse plastique; il mentionne pertinemment la justesse des positions de caméra; s’amuse à trouver dans ces images la naissance du vocabulaire technique du cinéma : plan, plan séquence, panorama (qui deviendra travelling et panoramique). Cet enthousiasme rend parfois le commentaire étourdissant dans sa volubilité, voire abusif dans certaines propositions : l’usage du terme « plan séquence » pour désigner le contenu entier d’un bobineau est peut-être exagéré, et la propension à voir déjà dans les films de 1896 le cinéma de Roberto Rossellini, Agnès Varda ou William Wellman, une sympathique envolée lyrique. Mais la dévotion à la cause est assurément sincère.

Frémaux n’est pas ici que commentateur en voix off, il est aussi bonimenteur, conscient de son rôle de vulgarisateur. Comme aux riches heures du cinéma muet, il souligne ce qu’il ne faut pas rater, attire notre attention sur tel détail, se permet même de qualifier de peu avenante la physionomie de tel figurant, ou, dans le cas d’un acteur dans une fiction (il y en a quelques-unes), de dénoncer la qualité très approximative de son jeu. Enfin, il ne se prive pas des moyens à sa disposition pour étoffer son propos, notamment en utilisant de manière très convaincante le split screen pour illustrer le débat (toujours actuel) autour des trois versions de La sortie des usines Lumière ou pour nous présenter, en une mosaïque plein écran, le programme complet, en décembre 1895, de la première projection publique (et payante!) du Cinématographe, au Salon indien du Grand Café.
Frémaux a cru bon d’associer la musique de Gabriel Fauré, contemporain des frères Lumière, à ces images de la fin du siècle. Si cette association est souvent heureuse quand elle est totalement libre, presque improvisée, elle est beaucoup moins convaincante quand on recherche le synchronisme. Par ailleurs, aussi belle soit-elle, la musique de Fauré est néanmoins souvent envahissante et on aurait souhaité un peu plus de silence pour être confrontés encore plus intimement à ces images bouleversantes.
« Lumière, c’est déjà le cinéma », affirme d’entrée de jeu Frémaux, et le film qu’il nous propose, s’il n’est pas pour autant un « film à thèse », n’en veut pas moins nous convaincre de la justesse de cette affirmation initiale. La construction en chapitres, historiques, thématiques, procède de cette volonté presque pédagogique; notre plaisir n’est pas hypothéqué pour autant, tellement le matériau est riche, l’enthousiasme du narrateur, communicatif, et ses intuitions stimulantes. Au passage, certaines informations techniques (la forme et la disposition des perforations) complètent astucieusement le propos. Peut-être le commentateur aurait-il pu nous en dire davantage sur la façon de travailler des opérateurs, leurs rapports (parfois financiers) aux personnes filmées, leur étonnante gymnastique (filmer et projeter le même jour), leurs rapports avec leurs « producteurs » – choses que Frémaux connaît assurément par cœur.
Initiative d’un passionné du cinéma, Lyonnais par surcroît, donc concitoyen des Lumière, ce film hors du commun est une occasion unique de découvrir ces images fondatrices de l’art du cinéma. Plusieurs des films réunis ici sont d’ailleurs inédits et ceux et celles qui croyaient connaître le cinéma des frères Lumière pour avoir vu plusieurs fois L’arroseur arrosé et L’arrivée d’un train en gare de La Ciotat vont devoir revoir leur copie.
1 juillet 2025



