Critiques

M

Yolande Zauberman

par Gérard Grugeau

Sur la plage de Tel Aviv, un homme se confie dans les lumières de la nuit. Son visage nous est familier pour avoir fréquenté les films d’Amos Gitaï (Promised Land, Kedma). Son nom : Menachem Lang. D’où M, le titre du film percutant de la réalisatrice Yolande Zauberman. M pour Menachem… ou M en écho au M le maudit (1931) de Fritz Lang car d’abus d’enfants, ici, il sera question. Quand Menachem entonne en ouverture un chant liturgique en yiddish avec un sourire à la fois enfantin et provocateur, c’est de fait une douleur accumulée qui monte des profondeurs d’une âme et d’un corps arrachés très tôt à la vie. La douleur d’un enfant violé à répétition durant des années par des adultes vivant aujourd’hui dans l’impunité la plus totale. Parmi ces pédophiles de l’ombre : un rabbin qui hante encore le présent de Menachem comme un spectre menaçant et sur les traces duquel le film va nous entrainer. Au bout du voyage : un constat terrifiant qui met en lumière une prédation sexuelle quasi endémique, commise sur de jeunes garçons au sein de la communauté juive ultra-orthodoxe des Neturei Karta. Une découverte d’autant plus brutale pour le spectateur qu’elle émane d’une société fermée et méconnue, peu arpentée par le cinéma1. Sur le versant du documentaire, M (primé au festival de Locarno en 2018) a la force de frappe et d’empathie du Grâce à Dieu de François Ozon consacré pour sa part aux turpitudes de l’église catholique. Mais ici, l’enfance bafouée cherche à panser ses blessures sans jugement moral, traversant avec une étonnante vélocité champs de turbulences et zones d’ombre jusqu’à l’inconfort. Toute possibilité de réconciliation exige la confrontation. Celle-ci adviendra à ce prix, loin de la honte qui encombre l’air de ses effluves fétides, dans un face à face sans fard avec les monstres qui nous entourent ou nous habitent. Sans cesse en quête de la bonne distance pour placer le regard, M va en réalité bien au-delà de l’illustration d’un mal social ; il affirme avec force la subjectivité d’une cinéaste, qui intervient à l’occasion en voix off, prête à questionner au passage son propre rapport à sa culture.

Aux côtés de Menachem, avec Menachem, Yolande Zauberman plonge sans filet dans Bnei Brak, le quartier juif hassidique où les hommes imposent leur domination. Avide de compréhension, la caméra se presse dans le sillage des silhouettes noires qui peuplent les rues, s’agglutine aux groupes qui se forment, accueille les échanges intimes. Elle habite littéralement la nuit pour la scruter dans ses secrets les mieux gardés. L’expression « cercle vicieux » revient souvent dans les conversations de ceux qui croisent le chemin du duo, à la façon d’une funeste malédiction, d’une chaine de souffrances qui semble lier à jamais victimes et bourreaux, amenant souvent les uns à répéter les gestes des autres. Le film procède ainsi par cercles, comme chez Dante et ses cercles de l’Enfer pourrait-on dire, élargissant peu à peu le prisme de notre regard. Le cinéma se fait expérience, il est le lieu de la catharsis. Suite aux révélations de M et à la confrontation sous les fenêtres du rabbin, la caméra poursuit sa dérive exploratoire et recueille à l’arraché ou dans la douceur de la nuit, parfois aux portes des cimetières, les confidences de plusieurs hommes parlant des contraintes de la religion et de la misère sexuelle qui est souvent leur lot au quotidien ou le sinistre résultat de la culture du viol. Par vagues, la parole se libère, aimantée par l’exubérance contagieuse de Menachem qui attire à lui les âmes libérées (le personnage du transexuel), meurtries ou en questionnement. Vient en bout de course le cercle familial, le plus intime, où la loi du silence a tué l’amour, laissé des gouffres béants entre parents et enfants. D’une rare violence, des vérités se disent enfin, conférant toute sa pertinence cruelle aux propos de Kafka que Yolande Zauberman cite à l’issue du périple : « Je suis parmi les miens avec un couteau pour les agresser, je suis parmi les miens avec un couteau pour les protéger. »

Pour la réalisatrice, la caméra est ce couteau dont elle dispose dans sa quête de vérité. Ainsi armée, elle enregistre les épiphanies et les aspérités du voyage. Et c’est entre ces deux pôles d’une expérience vécue grâce au cinéma – l’agression et la protection – que Menachem trouve un début de paix, qu’il ressent fugacement l’étreinte de tout un quartier accueillant en son sein l’enfant dévasté qu’il est demeuré. Le spectateur pourra certes trouver cette résilience un peu forcée, mais le chemin pour y parvenir bouleverse, tant une solidarité des victimes prend corps à la faveur de l’exhumation au grand jour d’une réalité à la fois sordide et par trop humaine. Nul doute toutefois que Menachem aura circonscrit en lui ce que Yolande Zauberman, se référant à Kakfa, nomme « l’endroit juste où être par rapport aux siens »2. L’identification de ce lieu est déjà beaucoup car, d’un film de nuit, jaillit alors miraculeusement un peu de lumière.

  1. 1. Au Québec, on peut citer Bonjour ! Shalom ! de Garry Beitel (1991) et Félix et Meira de Maxime Giroux (2014)
  2. 2. Entretien avec Yolande Zauberman, par Elizabeth Franck Dumas et Luc Chessel, in Le Monde, 19 mars 2019

 


29 avril 2019
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