Critiques

Mad Men

Matthew Weiner

par Alexis Geng

Cette fois, c’est la fin. La chute. Celle esquissée depuis toujours par un générique saul-bassien qui proclame l’influence de Hitchcock (notamment de North by Northwest) sur l’esthétique de la série ? Nul ne le saura avant le dernier épisode de cette septième et ultime saison, tant Matthew Weiner a, selon son habitude, su imposer le secret autour d’un épilogue qu’on n’a cessé de croire deviner. Pour une bonne majorité d’adeptes du binge-watching, avril est avant tout synonyme d’orgie Game of Thrones-que et autres réjouissances (Louie, Silicon Valley,…), avant la salve plus sombre et non moins alléchante de juin (Hannibal, True Detective). Pour d’autres, c’est donc le temps des adieux, avec la diffusion depuis le début du mois de la dernière demi-saison de Mad Men, dialyse d’une ère soudain révolue, perdue (les 50’s), au travers d’une ère elle-même révolue, perdue (les 60’s/70’s), où la mélancolie se trouve redoublée par le sentiment que la série portait en elle sa fin depuis le début. “Ach… “, dirait un romantique allemand.

« Send them in », préfèreraient ses protagonistes américains, pour ce dernier tour de piste au début des seventies. Il existe bien des façons de finir, sans même qu’il s’agisse de conclure. Mais au final, seulement deux : bien ou mal. En menant une évolution jusqu’à son terme (Breaking Bad), en laissant contempler, pas même contredit par quelques individus, l’éternel recommencement de son épopée (The Wire), en sidérant son monde (The Sopranos), dans le premier cas. En se mettant à dos des millions de fans qui agoniront les coupables sur le web et ailleurs (Lost), dans le second. Weiner a l’expérience de la fin des Sopranos (il a travaillé sur les dernières saisons), série dont Mad Men est à plus d’un titre l’enfant pas si caché : où l’on apprenait que la fin ne compte peut-être pas, en définitive, qu’elle n’est qu’un truc, un artifice. Un instant qu’on prélève de la somme, mais qui pourrait n’être qu’un autre instant ; et cependant cette façon de procéder n’était pas moins un truc, un artifice, précédé de quelques angles de vue rien moins qu’innocents.

Sans préjuger de ce qu’elle sera, la fin de Mad Men se situe un peu en dehors de l’habituel questionnement, comme si elle ne pouvait être déceptive ou engendrer de frustration. Elle concrétisera, quoi qu’il en soit, la vocation d’une série on ne peut plus téléologique. La déception, certains – qui ont quitté la série en route notamment pendant une saison 6 injustement mésestimée – l’ont de toute façon déjà éprouvée. Elle était pourtant belle et émouvante, la faillite de Don Draper/Dick Whitman, tombant le masque du l’ancien pubard triomphant devenu titubant, craquelé en pleine présentation tel un personnage de Fitzgerald, narrateur du temps perdu troquant la madeleine pour le chocolat Hershey’s. Il était touchant, le retour de l’homme déchu devant la maison (le bordel) de son enfance, misérable et honteuse, avec ses propres enfants. La plupart des grandes destinées américaines dissimulent ce type de blessure et de désir, Weiner ne cache pas la certitude qui l’habite à ce sujet. Les « lâcheurs » auront aussi raté le ballet façon Monty Python de fin de demi-saison 7 (« The Best Things in Life Are Free »), nouveau grand moment musical après le faramineux « Zou Bisou Bisou ».

Mad Men peut échapper à certaines problématiques, mais point à LA question, celle très subjective des fins de (grands) cycles. Où la situer, à quoi doit-elle être comparée ? Un grand roman, une série de romans ? Le réflexe s’est installé pour toutes les œuvres majeures de fiction télévisuelle, particulièrement depuis le tournant des années 2000, quand les séries ont semblé prendre un ascendant narratif par rapport au grand écran – sans parler de l’émulation visuelle (*). Où placer dans le panthéon des séries américaines modernes une œuvre à l’audience finalement restreinte en regard de blockbusters type Walking Dead, mais à l’influence marquante, à la reconnaissance marquée (voir les récompenses récoltées, l’importance du show en termes d’image) et à l’évidente puissance romanesque ? Qu’a-t-il cherché, son showrunner, ex-auteur des Sopranos recruté sur la base de son pilote de Mad Men, disciple de David Chase émigré sur AMC (peut-être le plus célèbre cas de ratage pour HBO) ?

« Ecrire pour la télé, c’est fait pour les gens qui détestent être seuls plus encore qu’ils ne détestent écrire » confesse Weiner (**), qui préfère d’ailleurs dicter que gratter. L’homme évoque – parmi d’autres – Richard Yates ou John Cheever, parle poésie et n’hésite pas à dire à quel point Mad Men est une œuvre personnelle. Ajoutons : lyrique. Est-il lui-même un grand auteur, un petit génie behavioriste du récit de l’existentiel ? S’ajoutant à la minutie du dispositif, de la reconstitution (œuvre collective), à sa qualité graphique, sans cesse réinventée selon l’année et le lieu, l’ambition de fresque quasi tolstoïenne de l’ensemble l’en rapproche. Ce que dit Mad Men sur l’évolution d’une société, l’esprit du temps, sur les femmes et les minorités, sans jamais quitter son womanizer sol(it)aire, personnage en quête d’existence venu du bas-ventre de l’Amérique steinbeckienne voire faulknerienne et hissé jusqu’au chef des buildings new-yorkais pour mieux en être précipité, tout autant. « J’ai toujours dit que c’était une série sur le fait de devenir blanc. C’est la définition du succès en Amérique – devenir un WASP. Un WASP mâle »(**), explique Weiner, qui a lui-même pu ressentir à quel point il n’en était pas. C’est assez dire la violence inouïe qui court sous l’élégance de la mise en scène, sous l’humour et la mécanique si léchée et subtile des dialogues, la mutilation sociale qui se traduit par l’humiliation des femmes et la quasi absence des Noirs à l’écran, écho de la ségrégation dont ils sont victimes. Le message est là, en creux, d’autant plus frappant : aucune facilité, ni pour l’auteur, ni pour le spectateur. De ce point de vue, Mad Men est un récit qui révèle le miasme puritain, misogyne et profondément, viscéralement, raciste qu’exhale la société américaine, sous le vernis – un vernis que les publicitaires sont là pour tartiner à grandes couches. Le cruel jugement de Weiner sur la réalité de l’Amérique, son incapacité à résoudre à grand renfort de storytelling un état de fait qui contredit ses idéaux les plus fondamentaux, n’a rien d’inactuel. On peut y chercher l’explication par extension des derniers drames survenus en Caroline du Sud et ailleurs.

Car Mad Men est profondément ancrée. Nulle série n’est peut-être plus américaine, au sens où elle est intransportable, et cela ne tient pas qu’à sa façon d’envelopper les événements majeurs de l’histoire nationale (Martin Luther King, JFK, Cuba, Apollo 11), ou de traverser le pays d’Est en Ouest. Et puis il y a autre chose, qui ne découle pas seulement de cette progression, très sérielle, avant tout fondée sur celles des personnages, lesquels tiennent l’histoire, et non l’inverse. Suivre des détours, des digressions, des temps faibles. Observer les à-côtés, les mots choisis ou tus, les gestes qui parlent. Le regard au fond d’un verre de scotch et les rubans de fumée d’une cigarette grillée ad nauseam – alcool et tabac sont des personnages à part entière, ici. Nulle série n’est plus américaine (les amateurs de Friday Night Lights ne souscriront pas, soit), mais nulle ne paraît aussi plus imprégnée du complexe de l’anti-héros européen, de sa contemplation. Cela prend ici la forme du récit diachronique d’une imposture, d’un vide, d’une distance à soi, qui fait de Don Draper lui-même une sorte d’auteur-personnage contemplant sa création prendre vie et lui échapper, pour mieux le broyer. Comme si Weiner était un de ces yankees reliés par un fil invisible et ténu aux Russes, à la Mitteleuropa, à l’entreprise balzacienne, tout à la fois. S’il faut tenter un héros de roman (et il en faudrait plusieurs), personne n’a encore essayé Lord Jim, la créature déshonorée d’un Polonais francophone devenu écrivain anglo-saxon. Rien à voir, et cependant, un fil invisible qui relie des éléments épars : la lointaine allure post-héroïque, désespérée, de Don Draper, passant sous l’ombre d’un nuage. Il sait qu’il ne coïncidera jamais avec lui-même, en véritable aliéné. Il est un rêve d’homme hanté par un rêve de saut. Weiner est son Marlow. Mais il est toujours là, son secret préservé par ceux qui l’ont démasqué, et la chute n’a pas eu lieu. Le propre des héros de roman est peut-être de toujours se faire écho, d’une façon ou d’une autre.

Sans se laisser engloutir par une fascination assumée pour la sensualité de l’époque, Weiner et son petit monde se sont ainsi attachés à suivre des outsiders, face aux insiders (les WASP mâles, Pete Campbell, Roger Sterling…). Dans cette famille qu’il a créée, Weiner a sa préférée, Peggy (excellente Elisabeth Moss, à voir également dans Top of the Lake). Il aura surtout forgé le personnage de série le plus fascinant, complexe et émouvant de ces dernières années, à la lutte pour le titre avec Omar, Tony Soprano ou Walter White ; le seul du lot à ne pas être un contemporain, sans moins dialoguer avec nous pour autant. Le seul de Mad Men à être de chaque épisode. On connaît l’histoire : l’homme des 50’s plongé dans les 60’s, bien que cela soit en partie un leurre. Le fils d’un secret hideux, d’une ascension à la Ripley, d’une usurpation à la Vautrin, « né » du marasme étrangement assourdi de la guerre de Corée mais pourtant fait de la chair des héros du tragique quotidien (voir aussi Revolutionary Road, adapté de Yates). Un ad-man, créature de l’instant présent et du futur proche, adéquat pour réciter une époque, des époques, et refuge rêvé pour celui qui se cache derrière une image. Pas un artiste, mais un créatif, un intuitif, qui a l’autorité et la flamboyance de l’artiste et la gravité de ne pas l’être, dépourvu du vrai ressort de l’expression. « The life not lived », comme dit Ken Cosgrove, le seul à écrire vraiment : lorsque Don publie dans le New York Times, c’est un feu de paille venu de la perte de Lucky Strike.

Don Draper est l’homme des équilibres intenables soutenus, des coutures qui craquent. Une réussite fascinante et un échec pathétique. Le séducteur absolu, doté d’un physique d’acteur (ça tombe bien), et l’homme le plus triste d’Amérique, alcoolique chronique et nicotinomane. L’homme qui a tout et ne possède rien, pas même son identité. L’éternel prisonnier, pris dans la verticalité des buildings new-yorkais et l’esthétique mastoque de Madison Avenue, opposée à l’horizontalité ensoleillée de la Californie, plage infinie devenue leitmotiv – une échappée qui a ses ambivalences. Un « fils de pute » au maintien de seigneur, entré chez Sterling Cooper sur une fourberie de valet – toujours l’alcool, sacré Roger. Un conservateur rural, un laissé-pour-compte des champs, et un progressiste bourgeois des villes. Un débauché moraliste, qui évolue dès sa première maîtresse dans les volutes de la contre-culture sans en être. Un homme à l’ancienne, obsédé par la domination, et cependant dénué des préjugés raciaux ou du machisme trivial des autres. Un arriviste impitoyable soudain débordé par les sentiments, un père grandi sans père qui sait qu’il ne laissera que ses enfants après lui et ne cesse de faillir. La tendresse de Weiner pour Peggy, presque la seule que Don n’allonge pas, passe à travers ce dernier, malgré les aléas de leur relation. Même, il lui arrive d’aimer ; qui sait si ce n’est pas toujours le cas.

La lecture de Mad Men comme portrait d’une société ne voile pas le cœur battant du show, ce qui noue l’œuvre. Non la fresque mais le roman intime, celui de Don Draper, dont la décomposition même physique se joue sans surdramatisation, lentement, portrait de Dorian Gray exposé en vitrine de grand magasin. Don n’est pas simplement le symbole de l’homme du temps progressivement essoré, dépassé, comme tous le seront. Il s’ajuste, en professionnel, même si ses costumes, son allure ne changent pas, et le font de plus en plus ressembler à l’homme du passé, quand les autres s’efforcent d’être au goût du jour. Ses regards, eux, sont de plus en plus terribles. Il fallait une forme pour incarner cela, cette inamovibilité qui n’a rien de pesante ou d’inerte, et qu’on ébrèche patiemment. Mad Men doit aussi sa réussite à une adéquation parfaite, celle d’un acteur et de son personnage.

Voici là un autre auteur de cette histoire, quand bien même Weiner ne laisse aucune place à l’improvisation et obtient qu’on récite sa symphonie à la croche près. Pour quiconque l’a déjà aperçu « en vrai », Jon Hamm est Don Draper, comme surgi de l’Âge d’or d’Hollywood. Il se tient vraiment comme ça : « the strong, silent type » façon Gary Cooper dont Tony Soprano déplorait la disparition, en pleine séance d’analyse – et les méandres du subconscient ne sont pas moins essentiels à Mad Men. « Send him in. » C’est probablement aussi ce que s’est entendu dire un assistant au moment des auditions, avant de faire entrer Jon Hamm dans la pièce. Il serait facile d’imaginer qu’on lui a donné le rôle à l’instant où il est apparu, avec ses gestes lents et sa stature. Ce fut pourtant loin d’être le cas, le futur Roger Sterling aurait même pu lui souffler la place, ce qui ne manque pas d’offrir quelques hypothèses supplémentaires entre deux générations/intentions de personnages. C’est toutefois peut-être à cet instant, autant qu’au moment où Weiner a entrevu ce qu’il était en train de faire, au-delà du pilote, qu’est née Mad Men, cette série aussi polysémique que son titre, capable d’incarner, sans en réduire le mystère ou esquiver les contingences, l’impalpable – soit un objet d’intérêt commun aux auteurs et aux communicants dans leurs micro-fictions. L’illusion est parfaite : Jon Hamm semble né pour devenir Don Draper quand Whitman ne l’était pas, en surface. Si bien que ce masque n’a l’air d’être – au départ – inadéquation, effraction que pour Whitman, intériorité du personnage mobilisant l’effort d’interprétation : se rendre inadéquat, perdre son assurance, s’éloigner de soi dans les flashbacks. Un tour de force de l’acteur, puisque c’est en réalité l’inverse. Rejeton du Missouri élevé par d’autres que ses parents, Jon Hamm n’a pas eu à chercher trop loin en lui de quoi jouer Dick Whitman, a-t-il expliqué ici et là. Mais il lui a bien fallu créer Draper, Whitman s’accomplissant en Draper, disparaissant en lui, né pour cette revanche. Le talent fait le naturel. Un tel degré d’intrication explique qu’on ne puisse déterminer si l’acteur saura se détacher de sa silhouette, lui qui n’était avant qu’un inconnu – autre avantage pour sa composition. Il arrive à la profession d’être plus chienne encore avec les succès éclatants qu’avec les faillites.

Où vont-ils donc de concert, Don Draper, Dick Whitman et Jon Hamm ? Toute la question, tout l’enjeu se réduit finalement à cela : si « Don is done », comment se débarrasser de lui ? On devine ce que peuvent devenir Pete (un aigri), Roger (un cardiaque en sursis) ou Peggy (une Rastignac en jupons), symboles à plus d’un titre. Don ne sait même plus faire ce qu’il souhaite. Il épouse la pente d’un destin qu’il a tenté de forcer, avec un certain succès. Sa fin ne sera une évidence qu’a posteriori, même si elle se conforme à peu près aux attentes. Aujourd’hui encore, le doute règne. Alors il ne faut pas parler de tragédie. La temporalité est autre.

Le tournage est fini depuis un an, les initiés savent. La place de Mad Men ? Dans les études universitaires, comme The Wire. Dans la DVDthèque de la Maison Blanche, Weiner ayant reçu lui aussi l’hommage d’Obama, comme David Simon et Ed Burns auparavant. Sa postérité ? Nous y sommes déjà, le temps file sur le petit écran, les romans et sagas se succèdent et s’empilent. Distorsion temporelle entre histoire et réception, les enfants de Mad Men sont de toute façon ses contemporains. De ce point de vue la série entretient un rapport singulier à l’univers télévisuel créé depuis quelques années par un nouvel âge d’or de la fiction (après celui… des années 1950, pour Weiner(**)). Don est un reflet multiple venu du passé, un jeu spéculaire. D’une certaine manière, plus spectaculaire, plus belle et triste, il emprunte aussi le chemin universel. C’est toujours la même histoire et elle ne lasse jamais : tout est déjà brisé, perdu, Mad Men le donne à voir en des instants saisissants, selon un paradoxe connu. Déception et rêve fugace : « Is that all there is? (…) Then let’s keep dancing », fredonne-t-on en ce début de fin (épisode 8, Severance). Rachel Menken n’est plus qu’un rêve, sa vie passée sans que Don s’en aperçoive ; lui n’est plus qu’un vague étranger, et il est trop tard pour y revenir hors du songe. Mad Men est l’ombre dansante dessinée par l’imagination d’un contemporain, une suite de sensations qui ne cessent de vouloir repartir vers leur source en portant leur finitude. Le cliché voudrait qu’on dise que le bal du temps revêt ici un je ne sais quoi de proustien, comme on invoque Dante à la vue du moindre cercle. Plus superficiellement, sitôt la saison finie, sitôt que l’illusionniste aura dissipé les images du passé et la mémoire de ce qu’on n’a pu connaître, les protagonistes retourneront à la poussière. C’est sans doute pour cela que l’adieu, si longuement préparé, contenu dès la première minute, sera quand même brutal. Mais pas irrévocable.

    So long, Don.

 

(*) De Breaking Bad et sa colorimétrie néo-mexicaine au fameux plan-séquence de True Detective, par exemple.

(**) Voir l’entretien accordé à l’une de ses co-scénaristes dans la Paris Review (thanks O.F.).
 


17 avril 2015