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Critiques

MADEMOISELLE KENOPSIA

Denis Côté

par Prune Paycha

Est-ce un autoportrait, un film de fantôme, ou plutôt une exploration des contradictions du temps ? À moins qu’il ne s’agisse d’un bref essai sur l’essence et la matière mêmes du cinéma ? Vous me direz qu’il est possible de faire s’équivaloir toutes ces éventualités tant ces termes se renvoient l’un à l’autre. Et c’est bien ce que fait Mademoiselle Kenopsia en étant tout cela à la fois, faisant de cet objet cinématographique signé Denis Côté un intéressant tour de force perceptuel. Tour de force car le film repose sur un tiraillement intrinsèque entre une conscience du temps long, celui qui s’installe dans un lieu et qui devient presque matière, et un temps fugitif et condamné à n’être que passager, celui de l’individu. C’est entre autres de cette tension que semble surgir la force motrice du film, faisant de l’urgence créatrice la seule synthèse possible pour rendre vivable l’insoutenable perspective de nos disparitions.

Prenez le tumulte d’un monde. Et faites-le taire. Retranchez-vous du chaos de l’existence. Que reste-t-il alors ? Mademoiselle Kenopsia. Le film, à travers son personnage titre au nom programmatique (du grec Kenopsis : vide, et Opsias : voyant), donne à voir le grain du silence qui investit un endroit jadis habité, impressionne sur nos rétines la matière des traces de cette vie soudainement retranchée. Embarquer dans le dernier Denis Côté, c’est comme faire une visite chez un optométriste spectral : et là, vous voyez quoi ? À la place de votre capacité à déchiffrer l’alphabet, c’est votre aptitude à saisir un langage moins universel et plus discret qui est convoquée. La caméra de Côté, opérée par Vincent Biron, agit comme un révélateur. En laissant le temps au regard de s’installer dans l’espace-temps de longs plans fixes, Mademoiselle Kenopsia construit le vide comme demeure. Le film se pose comme un exercice de perception avec pour guide une étrange protagoniste dont on ne peut que douter de l’existence réelle tant elle est flottante, presque immatérielle.

Alors que le personnage évolue dans la solitude de lieux abandonnés dont l’atmosphère rappelle celle d’un hôpital ou d’un ancien monastère, tout dans l’interprétation de Larissa Corriveau travaille l’ambiguïté. Gardienne d’un lieu qu’on sent autrefois avoir été vivant, ou esprit coincé dans l’antichambre du temps, Mademoiselle Kenopsia porte en elle un trouble. Cette présence absente que génère le jeu de l’actrice se trouve décuplée par un dispositif narratif aussi simple qu’efficace permettant de nous partager l’intériorité de cet être singulier. À travers plusieurs monologues au téléphone avec d’hypothétiques correspondants, Mademoiselle Kenopsia exprime ses observations et nous fait part des déambulations de sa pensée. L’intrusion dans ce mode clos et vide de quelques personnages extérieurs couplée à une présence sonore constante constitue un indice suggérant l’existence d’un monde extérieur, distinct de ces couloirs dépeuplés.

image en contrejour d'une pièce vide

L’un des ressorts du film est de jouer avec ces diverses formes de suggestion de l’altérité qui devient synonyme, pour Mademoiselle Kenopsia qui vit en huis clos, d’extérieur. Un extérieur que l’on perçoit par le biais de la lumière du soleil qui évolue et par les plans qui ouvrent sur des fenêtres. Cependant, en choisissant de réduire ces fenêtres à des trous de lumière comme en résumant l’apparition d’autres personnages à d’étranges visites éphémères, le film construit l’altérité comme quelque chose de condamné à n’être qu’invisible voire fantasmé, mais aussi comme condition existentielle. Qu’elle soit fuie ou embrassée, la réalité d’un monde extérieur à soi est une condition à l’existence de toutes et tous, aussi solitaire soit-on. Ce n’est que par contraste avec son contraire que peut se voir le vide, ce n’est que par contraste avec la multitude d’un groupe social qu’existe la solitaire Mademoiselle. Et Kenopsia de résumer : « Tu voudrais dire au monde que ta vie est importante, qu’elle se remplit, mais les autres sont bien trop occupés à la leur. » Intéressante volonté de partager l’exceptionnalité d’une vie banale qu’on pourrait voir comme une certaine définition du cinéma qui transforme chaque mot, chaque geste, chaque vide, en événement. Ce que (dé)montre Mademoiselle Kenopsia avec une nonchalance malicieusement mélancolique c’est qu’exister n’est fait que de forces contradictoires dont le cinéma a fait son essence. Que garde cette femme zélée au quotidien ennuyeux et vide, sinon les reliquats d’existences vouées à disparaître sans son regard et le nôtre ?

Comme sa protagoniste, le film existe dans les interstices du monde. Tout comme ce personnage curieusement vêtu qui n’appartient à aucun temps défini, cet essai sensoriel invite non seulement à voir ce qui échappe, mais à prendre le temps de l’habiter. L’image granuleuse fait de ce vide une matière qui ne se voit que si on sait la regarder. En côtoyant ses espaces muets qui ont tant à dire, Mademoiselle Kenopsia performe un autre mode d’être que le film esquisse comme une invitation rassurante aux âmes chagrines. Dans une de ses rondes de « surveillance », Mademoiselle s’accompagne d’une radio crachotant la voie ronde d’un philosophe qui évoque des espaces liminaux, ces espaces invisibles entre deux points de l’existence. Mademoiselle Kenopsia s’offre ainsi comme une rêverie exploratoire des possibles du cinéma. Il y a derrière Mademoiselle Kenopsia, qui pourrait se situer au carrefour de la pensée bachelardienne et des images de Lynne Cohen, une intéressante réflexion sur la surface. Celle d’un mur comme celle d’un écran. La surface en tant que texture et réceptacle immédiat et éphémère d’une image ou de mémoires. Par un procédé de mise en abyme qui construit une autre dimension dans la surface de l’écran, le film aménage des espaces habités par des flashs, des images expérimentales créées par Philippe Léonard, intégrées aux images du réel. Parachevant son entreprise d’existence secrète à travers ces incrustations furtives en noir et blanc, Mademoiselle Kenopsia s’insinue entre le manifeste de l’écran et l’invisible de ce qu’il dissimule. Au terme de ce film dont la lenteur et le vide deviennent agréablement familiers et protecteurs, il est possible de se demander si tout·e cinéaste n’est pas un intermédiaire entre les sensibles, agissant ainsi comme médium de nos banales existences. Vivement la prochaine séance.


8 décembre 2023