Critiques

MAHJONG

Edward Yang

par Ariel Esteban Cayer

Tous les chemins mènent au Hard Rock Cafe. Dans la noirceur du restaurant britannique qui, dans le Taipei des années 90, n’a rien perdu de son attrait cosmopolite, de multiples personnages interlopes s’entrecroisent autour d’une absence : celle de Chen, un milliardaire taïwanais qui se cache afin d’échapper à ses dettes envers la pègre. À cause de lui, son fils surnommé Red Fish (Tsung Sheng Tang) a les gangsters aux trousses. Il continue cependant de sillonner les rues et de squatter les appartements vides avec sa bande composée de Little Buddha (Wang Chi-tsan), un arnaqueur libidineux, « Hong Kong » (Chang Chen) dont le nom évoque la prospérité à laquelle aspire Taipei, et Luen-Luen (Lawrence Ko), un petit nouveau au cœur tendre. Éventuellement, une occasion se présente : se venger de la femme qui, selon Red Fish, mena son père à sa ruine.

Venus de plus loin, un groupe d’expatriés rôde également dans le bar qui leur sert de club social. Ginger, une ancienne escorte, est maintenant à la tête d’une compagnie nébuleuse nommée Asia Corp. À sa table, l’entrepreneur britannique Marcus semble également prospère, mais sa vie sentimentale se complique lorsque Marthe (Virginie Ledoyen), une adolescente française arrive en ville et exige des comptes de cet homme médiocre qu’elle a jadis aimé. Quelques minutes après son arrivée, elle a droit à une première leçon de la part de ces « expats » rongés par des rêves orientalistes : « L’Asie est une terre d’opportunité, c’est le Wild West, mais pas en amour. »

Comment filmer la mondialisation, le flux du capital, la prospérité et son sombre revers ? Le 21e siècle qui, selon Marcus, sera celui d’un nouvel impérialisme ? Telles sont les questions que pose Edward Yang avec Mahjong, son avant-dernier film. Comme dans A Confucian Confusion (1994) ou The Terrorizers (1986), Yang utilise la forme du film choral, mais son projet est ici plus direct dans sa critique acerbe d’un milieu. L’intention est moins d’évoquer le contemporain sous plusieurs facettes reconnaissables et davantage de rendre à l’écran ce fantasme de l’Asie comme terre d’opportunités, composée de bars et de lofts où évoluent à la fois ceux qui viennent y rejouer une dynamique impérialiste et ceux qui aspirent à la prospérité par l’entremise du crime. « Je pense aller en affaire en Chine », dira impunément Ginger. Ailleurs, ce sera à Marcus de préciser à Marthe, avec tout ce que cela implique de condescendance et de réflexivité, que Taipei – la vraie – n’a rien de Flower Drum Song, en référence au film de Henry Koster de 1961 dans lequel une femme émigre de Hong Kong à San Francisco et y trouve un Chinatown de musical, une vision fantaisiste de l’Asie aux États-Unis.

deux hommes se penchent vers la caméra

Les contours de Mahjong sont parfois difficiles à cerner tant l’univers du film est cynique, tant le ton déstabilise et semble caricatural. On décrit souvent Yang comme un cinéaste romanesque qui a su comme nul autre saisir « l’air du temps ». Ici, par l’exagération des traits et des dynamiques entre ses divers personnages archétypaux, aux noms littéraux, son approche relève également de l’anticipation. Dans Mahjong, le cinéaste développe en quelque sorte une vision du futur. Il porte en 1996 son regard sur le tournant du 21e siècle comme s’il s’agissait d’une prophétie, d’un destin tracé d’avance. Il peuple son film de personnages qui se frottent les mains d’avarice, qui jettent leur dévolu sur un monde à bâtir, où toutes les relations humaines relèveront d’une logique d’exploitation capitaliste. Malheureusement, Yang aura vu juste.

Si The Terrorizers montrait déjà l’époque du miracle économique taïwanais comme étant prospère mais dégénérescente (un film peuplé de businessmen, de criminels et de proxénètes auquel il juxtaposait néanmoins des artistes, des intellectuels et des « terroristes téléphoniques »), la dynamique d’aliénation frôle ici la comédie. Le titre Majhong évoque le gambling, le jeu, le calcul stratégique pour faire de l’argent. Il s’agit effectivement, dans la filmographie d’Edward Yang, de son film le plus violent et cette violence économique est incarnée par tous les personnages. Avant de signer Yi Yi (2000), son chef-d’œuvre multigénérationnel doux et déchirant, Yang conçoit ici une incursion franche et urgente dans le registre du cinéma de genre (Roger Corman est même remercié au générique!). Il s’agit à la fois d’un film de gangsters aux accents de screwball et de la satire impitoyable d’une ville, exemplifiée par sa racaille, trop heureuse de se poignarder dans le dos. Mahjong est l’exutoire d’une frustration envers le monde.

Malgré le cynisme omniprésent, le cinéaste reste néanmoins fidèle à lui-même et révèle un cœur tendre au centre de son cirque d’opportunistes. Pendant que Red Fish sombre davantage, sa soif de vengeance le menant à un ultime éclat de violence, les aléas du récit rapprochent Luen-Luen et Marthe. Une relation sentimentale s’esquisse, et Yang laisse percer quelque chose comme un faisceau de lumière dans la noirceur de son film le plus âpre et le plus dur. Dans un monde globalisé où la spéculation foncière maintient les appartements vides et où les criminels s’exportent pour mieux s’enrichir, la pureté d’une connexion humaine est possiblement tout ce qu’il reste à espérer. Mais encore faut-il qu’il y ait un générique de fin pour que le baiser ne s’avère pas empoisonné.


8 février 2024