MAIS OÙ VA-T-ON, COYOTE ?
Jonah Malak
par Alexandre Ruffier
On surnomme « coyote » les trafiquants d’êtres humains qui, contre une somme importante d’argent, font clandestinement traverser la frontière entre les États-Unis et le Mexique. Profitant du désespoir de celles et ceux qui espèrent une vie meilleure de l’autre côté du mur, ils n’ont pas de scrupules à abandonner en cours de route les plus faibles, les blessés et les moins bien préparés. En conséquence, ce sont chaque année des dizaines, des centaines, des milliers — difficile à dire — de personnes qui meurent lors de ces traversées. C’est pour tenter d’empêcher ces drames et, dans le pire des cas, soulager les familles en retrouvant les corps des exilés disparus que les membres de l’association Aguilas del Desierto (Aigles du Désert) arpentent le désert de l’Arizona. Mais où va-t-on, coyote ? documente avec beaucoup de sensibilité ce travail harassant pour le corps et l’esprit.
Nous sommes immergés dans le quotidien d’Ely Ortiz, fondateur d’Aguilas del Desierto, et son épouse Marisela, qui, en plus de leurs emplois, travaillent à faire fonctionner l’association. Constamment équipé de son oreillette Bluetooth, Ely se tient prêt, à chaque instant du jour et de la nuit, à recevoir les appels de détresse des migrants ou de leurs proches sans nouvelles. Lors de ces séquences particulièrement difficiles, dans lesquelles nous écoutons des personnes en état de choc raconter au téléphone des événements traumatiques, la caméra se concentre sur les visages du couple réagissant par des hochements de tête et de sobres expressions faciales. Les réponses d’Ely, empathiques mais toujours courtes et précises, de sorte à délivrer clairement les informations nécessaires, nous laissent entrevoir le poids accumulé des appels successifs bien trop similaires. Se crée alors un contraste saisissant entre l’image et le son, entre ces histoires douloureuses racontées par un interlocuteur hors champ et les visages d’Ely et Marisela profondément touchés par ce qu’ils entendent mais qui, dans le même temps, témoignent d’une volonté de ne pas se laisser trop ébranler afin d’être capable de continuer le travail.
Mais où va-t-on, coyote ? apparaît ainsi rapidement comme un documentaire dont l’objectif est avant tout de rendre compte de la dimension humaine de la migration, bien trop souvent réduite dans l’espace public à des statistiques froides quand elle n’est pas tout simplement instrumentalisée par des discours haineux. De la corruption qui gangrène de nombreux gouvernements d’Amérique latine aux politiques néocoloniales et migratoires des États-Unis, le film évoque par la bande les raisons qui poussent tant de personnes à risquer leur vie dans le désert. Mais ce n’est pas son principal sujet. Il cherche plutôt à nous rappeler que ce sont avant tout des enfants, des parents, des amis qui sont perdus et abandonnés à la chaleur et aux coyotes, des pertes incommensurables qui ébranlent toutes les communautés et bouleversent des vies. Notamment celle d’Ely qui a lui-même retrouvé les corps de son frère et de son cousin ou celle de cette femme qui au téléphone dit être tenue responsable, par sa famille, du décès de son frère, car elle lui aurait donné l’idée de traverser la frontière. Chaque corps retrouvé, marqué d’un point par Aguilas del Desierto sur une carte du désert, est l’épicentre d’un séisme aux nombreuses répliques souvent invisibles.

Par conséquent, une attention particulière est portée à la représentation des souffrances endurées par les migrants. En plus des appels reçus par Ely, le cinéaste nous donne accès à des archives vidéo qui témoignent des situations précaires dans lesquelles se trouvent les migrants. Malgré la violence de certaines images, Jonah Malak utilise ces dernières avec beaucoup de mesure, en les intégrant au récit de façon éparse et en les entrecoupant souvent d’images descriptives du désert. Ces plans calmes, penchant parfois du côté de l’impressionnisme dans la représentation de la flore locale, illustrent la beauté des paysages désertiques et contrastent fortement avec la brutalité des récits dont les traces nous parviennent. Malak arrive de cette manière à montrer la violence tout en refusant de la donner en spectacle. Donner autant de place au désert est également une manière de rendre hommage au travail de terrain d’Aguilas del Desierto en illustrant leur difficile progression sur ces plaines escarpées et les méthodes qu’ils utilisent pour le faire en sécurité. D’un même geste, la frontière devient alors un protagoniste à part entière, grandiose et inhospitalier, un espace constamment double, à la fois source d’espoir et de profonde souffrance. Ely et son équipe se confrontent à cette dichotomie dans la deuxième moitié du film, alors qu’ils se rendent au Mexique pour faire de la prévention auprès de ceux qui s’apprêtent à partir. Ils sont reçus avec méfiance par des personnes pour qui la migration fait office de dernière chance et qui ne veulent pas être dissuadées — une situation compliquée pour l’association qui ne souhaite pas faire la morale et cherche avant tout à prévenir les futurs migrants du danger qui les attend.
Lauréat du prix Magnus-Isacsson de la plus récente édition des RIDM, Mais où va-t-on, coyote ? adopte la distance juste pour évoquer un sujet difficile et multidimensionnel. À l’heure où l’autoritarisme des pays occidentaux se construit sur la criminalisation des exilés avec en tête de proue le gouvernement Trump et les exactions de ICE (Service de l’immigration et des douanes des États-Unis), l’existence d’un tel film nous rappelle que nous n’avons pas encore tous abandonné l’espoir, aussi mince soit-il.
8 janvier 2026



