Critiques

Malignant

James Wan

par Céline Gobert

Dire de Malignant, tout outrancier qu’il soit, qu’il sied bien au sensationnalisme de notre époque serait un euphémisme. Afin de se démarquer du lot des productions horrifiques du moment, le film choisit d’exploiter les ressorts de la surenchère en multipliant les effets de surprise aussi bien que les procédés de dramatisation et d’exagération, en passant par la fascination pour ce qui est spectaculaire et/ou sordide. En effet, quoi de mieux que les débordements pour se faire remarquer ? Ce n’est pas la première fois que James Wan, le père des sagas d’horreur les plus importantes des années 2000-2010 (Saw, Conjuring et Insidious), opte pour cette formule qui se joue des spectateurs tout en souhaitant attirer leur attention. Quelque part, le cinéaste recherche une véracité dans cette outrance : à bien y réfléchir, l’horreur pure, lorsqu’elle est vécue intimement, n’apparaît-elle pas toujours outrancière ?

En 2004 déjà, avec Saw, le cinéaste tentait de révolutionner le film de tueurs en série alors à la mode, misant tout sur l’effet-choc plein d’émotion du dernier acte. Résultat : le spectateur en ressortait K.O. En 2016, avec The Conjuring 2, Wan ambitionnait d’insuffler une dimension mélodramatique au film de fantômes et de possession démoniaque. Impossible d’oublier cette séquence musicale audacieuse où Patrick Wilson entonne du Elvis Presley à la guitare. Dans Malignant, c’est en pastichant un certain cinéma (les créatures monstrueuses des années 1980, les duos de flics improbables des années 1990) poussé ici jusque dans ses retranchements, c’est-à-dire presque jusqu’à l’élan parodique, que Wan propose de troubler le spectateur et, par la bande, de répondre à la question « comment renouveler l’horreur? », le regard moins tourné vers le passé (même s’il ne renie pas certaines influences) que vers des préoccupations conjuguées au présent : « comment capter l’attention du spectateur dans un filon usé jusqu’à l’os, du jump scare à l’effusion de sang ? ». Wan y répond en refusant de métaphoriser l’horreur ou de la considérer à travers un prisme nostalgique, un geste loin d’être innocent à l’heure où pullulent les justifications psychologiques de l’elevated horror et les hommages saturés de références (la récente trilogie Fear Street sur Netflix en est l’un des nombreux exemples), voire les deux combinés.

Dès la séquence d’ouverture, le réalisateur préfère s’aventurer sur le terrain de l’exagération générale. Jeu outré des acteurs, travellings pompeux, utilisation grotesque d’une bande son tonitruante : Malignant ne compte pas faire dans la dentelle avec l’histoire de cette jeune femme qui perçoit mystérieusement les meurtres sanglants d’une entité diabolique. D’abord déconcertante, voire ridicule, cette matière hystérique se transforme très vite dans les mains expertes de Wan en objet en trompe-l’œil. Et si cette grandiloquence furieusement histrionique, propulsée à l’avant-scène par la folie des mouvements des corps, de la bande son et de la révélation, ne cachait en réalité qu’une autoréflexivité à visée anticonformiste ? (Rappelons, au passage, que le film est produit par la Warner). L’hypothèse est alléchante. Car si l’on sait se montrer attentif, c’est dès les premières minutes que Malignant, malin, s’affiche au regard du spectateur catapulté dans un whodunit hyperbolique comme un objet effectivement pensé de A à Z. Pire : un objet moqueur, qui se joue de lui, semant des indices sur sa route sans qu’il soit capable d’en percer le mystère. Par exemple, cette intense musique aux accents heavy métal qui ponctue le film ne rappelle-t-elle pas les notes du Where Is My Mind des Pixies (titre évocateur dans les circonstances) ? Une seule chose est certaine : jusqu’au corps désarticulé maître du dernier acte, jusqu’à cette tuerie macabre menée « à l’envers » par un être qui ne ressemble in fine à rien d’autre qu’une marionnette, c’est bien James Wan qui est aux commandes. La marionnette, c’est ce personnage. C’est nous.

Cela dit, le cinéaste n’a rien inventé. Sa posture est une lointaine cousine de celle qu’adoptait Brian De Palma dans les années 1980. Comme De Palma qui aimait pervertir la grammaire hitchcockienne de Vertigo ou de Rear Window, Wan pervertit une mécanique de l’horreur bien huilée, incluant les tropes du blockbuster horrifique qu’il a lui-même contribué à remettre au goût du jour. La maison hantée n’est peut-être plus qu’une simple maison hantée, la menace d’un tueur déglingué ne se trouve peut-être pas où l’on croit, les déluges sanglants d’une fin débridée pourraient nous réserver davantage d’hilarité que d’effroi. Tout devient possible – ce qui est le plus déstabilisant en matière d’horreur.

Alors, même si Malignant baigne dans les teintes rouges et bleues caractéristiques des gialli dont certains films de De Palma sont d’ailleurs des extensions, c’est donc plutôt du côté de cette perversion (du genre, des codes) – et non pas d’un quelconque hommage – que la ressemblance entre les deux cinéastes se fait la plus frappante. D’autant que si le long métrage déploie dans un premier temps des thématiques que l’on trouve également chez De Palma (héritées d’Hitchcock) – l’importance accordée au point de vue, la dualité du tueur – c’est pour mieux les dynamiter ensuite par une démesure très consciemment jusqu’au-boutiste. Le jeu qu’il initie autour du motif circulaire, l’obsession de ses modèles s’il en est, préfigure par exemple à lui seul la révélation finale, point d’orgue du film. Outre le symbolique cycle vie/mort très présent tout du long, on peut aussi repérer… le hublot de la machine à laver, l’œil de bœuf de la porte, le mouvement des pales du ventilateur ! Et oui ! Aux commandes, Wan distillait les indices ! Et il nous a bien eus.


17 septembre 2021