Critiques

MANDIBULES

Quentin Dupieux

par Cédric Laval

Impossible, en visionnant les premiers plans, très cadrés, très construits, du nouveau film de Quentin Dupieux, de douter de son amour du cinéma. Un conducteur, descendu de son véhicule, repère sur la plage une forme larvaire, dont il s’approche pour la sortir de sa dormance. Du cocon de son sac de couchage va finalement émerger Manu (Grégoire Ludig), dont la dégaine d’adolescent attardé aux cheveux filasses (qui n’est pas sans évoquer celle de Brice de Nice…) renvoie de fait à cette métaphore d’un être qui n’a pas complété sa phase de maturation. Lorsque le conducteur de la voiture confie à Manu une mission, celle de transporter une valise au contenu mystérieux (clin d’œil évident à l’autre grand Quentin du cinéma international…), son débit, ses expressions faciales, son intonation trainante renforcent cette image d’un adolescent égaré dans un corps d’adulte, incapable de franchir un autre stade de son évolution personnelle. Contre toute attente, il va accepter cette mission en s’adjoignant l’aide d’un acolyte, Jean-Gab, à peine plus allumé que lui. Une autre référence cinématographique surgit alors, celle des frères Coen, avec leurs personnages de perdants sympathiques (style Big Lebowski) ou de petites frappes sans envergure ni scrupules (style Fargo). Le spectateur peut ainsi se nourrir de ces clins d’œil autant que du soin apporté à la cinématographie pour donner un peu plus de consistance à ce qui pourrait n’être qu’une aimable pochade.

De fait, l’humour potache des deux héros (« T’as l’impression que c’est minuscule, c’est juste que c’est pas très grand… ») divertit efficacement dans les premières minutes du film, mais s’épuiserait assez vite s’il n’était pas relancé par un ressort scénaristique des plus surprenants : Manu et Jean-Gab, qui ont dérobé une Mercedes décatie pour accomplir leur tâche, découvrent, dans le coffre de la voiture, une mouche géante (!) qui va les détourner de leur mission première. Ils choisissent désormais de dresser cette mouche pour qu’elle fasse à leur place ce qu’ils sont trop paresseux pour faire eux-mêmes ! Déjà connotée par le titre Mandibules, l’animalité s’invite dans le récit, de la même manière qu’elle s’inscrivait en creux dans le précédent opus de Dupieux, Le Daim. S’ils sont unis par leur titre « animal », les deux films s’opposent dans leur trajectoire : la fantaisie décalée du Daim débouche sur une noirceur d’autant plus déstabilisante, alors que la violence stupide de Manu (qui agresse gratuitement un homme dont il veut squatter la caravane) va peu à peu être contenue à mesure que le dressage de la mouche progresse. Celle-ci devient un vecteur de maturation pour des personnages enfin responsabilisés à la faveur d’un projet commun qui donne du sens à leur vie : l’amitié qui cimente leur relation se double d’un modèle matrimonial plus traditionnel, où Manu jouerait le rôle du père, chargé de ramener de la nourriture à la maison, Jean-Gab celui de la mère, et la mouche celui de l’enfant (les bandages avec lesquels on lui entoure les ailes font d’ailleurs penser à des langes de bébé). La mouche géante, qui convoque d’abord des souvenirs cinématographiques plus répugnants, épouse donc la trajectoire « réconfortante » du film en acquérant, par de simples mouvements de tête, une présence aussi amusante qu’attachante.

Bien sûr, cette trajectoire narrative que reconstruit le regard critique ne doit pas occulter l’un des moteurs du cinéma de Dupieux, à savoir l’absurdité de certaines situations, mais une absurdité parfaitement assumée, qui possède sa propre logique interne, acceptée par la plupart des protagonistes autant que par le spectateur. Ainsi, la mouche géante est une donnée scénaristique que l’on ne questionne même pas ; lorsque le coffre de la voiture ne s’ouvre pas, Manu préfère découper la tôle que forcer la serrure ; quand la Mercedes tombe en panne, Manu la remorque, sans effort apparent, sur une bicyclette en forme de licorne. Au pays de Dupieux, tout est logiquement acceptable (ou presque) parce que rien n’est plus absurde que l’être humain. Que Manu soit confondu avec un autre par Cécile (India Hair) et voilà nos deux « héros » invités, tous frais payés, dans une luxueuse villa avec piscine, en dépit de leur dégaine peu inspirante. Une amie de Cécile, Agnès (Adèle Exarchopoulos), a subi un traumatisme à la suite duquel elle ne peut parler qu’en usant d’un volume de voix anormalement élevé, et l’incongruité de la situation amuse d’abord avant de questionner le rapport des personnages (et du spectateur) à la normalité. S’il l’on doit retenir un enseignement de ces enchainements narratifs a priori loufoques, c’est qu’ils nous renvoient à notre propre regard normatif sur le monde et sur le fonctionnement attendu des relations interpersonnelles : ce qui est absurde pour l’un est tout à fait cohérent si l’on accède à la logique de l’autre ; encore faut-il faire l’effort de modifier son point de vue pour faire évoluer son rapport au monde (c’est d’ailleurs dans le dernier tiers du film que le spectateur accède, à travers quelques plans subjectifs, au point de vue de la mouche). Certains y parviennent ; d’autres échouent à sortir de leur logique primaire, limitée, ajoutant une touche de mélancolie à la fantaisie débridée de l’ensemble.

Au final, c’est une œuvre étonnamment lumineuse que nous livre Dupieux, tout entière filmée sous un soleil généreux. Si la morale finale (« pourquoi on s’emmerde à être riche ? », « La vraie richesse, c’est l’amitié ») est à prendre avec un grain de sel et de dérision, on ne peut qu’adhérer à cette utopie d’une amitié sans motif apparent (parce que c’était lui, parce que c’était moi…), qui unit Manu et Jean-Gab et s’approfondit encore sous l’impulsion d’un insecte diptère a priori répugnant. Si folie et raison, comme l’enseigne Foucault dans son Histoire de la folie, « entrent dans une relation perpétuellement réversible », laideur et beauté, intelligence et stupidité, animalité et humanité obéissent à la même logique fluide, comme nous l’enseigne le cinéma de Dupieux.


9 juillet 2021