MARE’S NEST
Ben Rivers
par Rachel Samson
Une enfant se présente, dos à nous, munie d’une craie, le chandail à ce point effiloché que l’on ne pourrait même pas faire de guenilles avec. Sur un tableau noir – d’un noir profond –, sa craie claque et inscrit lettre à lettre : Mare’s Nest. Elle se retire, l’image perd son relief et s’aplanit pour ne devenir qu’un carton-titre. Puis apparaît, tout écrit cette fois : Adventures with Moon. En un plan, Ben Rivers introduit sa protagoniste interprétée par Moon Guo Barker, neuf ans, sa façon posée mais aussi brimbalante de se mouvoir, de même que l’idée que cette enfant est une courroie, une interprète pour une poésie essayistique, pour un langage, un ton absurdes, ou comme l’expression mare’s nest (nic à jument, ma traduction) le suggère en anglais : un emmêlement duquel se dépêtrer, un foutoir, de l’illusoire sans queue ni tête. Héroïne alicéenne en quête de sens dans un monde relâché qui a des allures d’utopie post-cataclysmique, post-sixième extinction de masse où ne subsistent que des enfants et quelques animaux, Moon parcourt plusieurs environnements, plusieurs communautés d’enfants, des régimes fictionnels variés, disparates, avec pour liant ces intitulés de chapitre à la craie au tableau. Dans un contexte anxiogène et mortifère qui délaisse la lutte au réchauffement climatique pour embrasser plus que jamais l’industrialisation guerrière, le carbone et l’acidification des eaux, ça fait du bien de réfléchir et de se poser devant le récit d’anticipation de Rivers. Sans complaisance, Mare’s Nest rend bien l’absurdité de nos politiques et l’impossibilité de « faire sens » de l’avenir.
Rivers retourne ainsi à un motif secondaire dans sa filmographie : celui d’un monde où les enfants seraient libérés de la tyrannie des adultes, d’un espace hors du temps, de l’histoire, à l’instar de son précédent Ah, Liberty! (2008, titre repris dans un chapitre du film), un documentaire expérimental filmé en anamorphique 16 mm avec la pellicule développée à la main – technique qu’il a peaufinée et dont on reconnaît la signature singulière –, où des enfants vivent parmi les animaux et s’amusent dans les champs, les terrains vagues, les cours à scrap et conduisent des bazous dans des bassins de rétention d’eau cahoteux. D’ailleurs, ce motif refait surface dans la deuxième scène de Mare’s Nest, où l’on retrouve Moon qui a embouti son bazou dans une butte. Dans un monde sans adulte, les enfants, affranchis, chauffent les voitures. Ça surprend. Elle s’en extirpe et, sur un chemin de gravelle, elle fait la rencontre d’une tortue nommée Jeffrey qu’elle prend dans ses mains au passage et se met à câliner. Alors s’entame un dialogue inter-espèce, une sorte de walk and talk où Moon discourt de la cosmogonie évolutionniste du monde, de l’adaptation depuis la molécule à tout le fatras qui s’ensuit, jusqu’à ce qu’elle s’enquière de leur responsabilité mutuelle, de leur responsabilité partagée dans cet état trouble de la nature et des choses. Il y a quelque chose de candide, d’innocent et de tragique dans cette reconnaissance par Moon de l’agentivité des animaux et dans son rapport horizontal à eux ; elle pense que ça peut « être la faute aux deux ». Elle ne semble pas avoir compris que l’humanité est la seule responsable de l’effondrement complet de la biodiversité. Le tragique tient dans cette réalité colossale dure à mesurer. Puis, au fil des pérégrinations de Moon, on entend d’autres animaux. Des chiens jappent, des oiseaux piaillent, des crapaudes coassent. Si les mondes postapocalyptiques sont souvent représentés comme silencieux, distants, c’est tout l’inverse chez Rivers qui s’appuie sur une conception sonore qui foisonne de vie, de craquèlements. À l’écran, on voit surtout des enfants, mais, quand on prête l’oreille, on saisit que les enfants y vivent en harmonie avec les animaux – que toute cette vie se passe.

Les déambulations de Moon la mènent à traverser d’étranges formations rocheuses, des flancs de falaise (les lieux parcourus forment un composite de l’Angleterre et de l’Espagne sans distinction). Dans ses marches, une action se répète : elle longe les parois rocheuses, et plus que d’en faire de simples points d’appui, sa façon de les prendre, de les écailler, de les flatter parle d’un rapport plus subtil à la matière. Peut-être sonde-t-elle les temps anciens ? Quelles réponses à ses questions les roches renferment-elles, à même leur composition ?
À force de marcher seule, Moon fait la rencontre d’autres enfants. Dans une scène en noir et blanc, avec un grain fin mais perceptible, s’articule le texte de Don DeLillo The Word for Snow, une pièce en un acte, d’une belle densité, avec une écriture anxieuse et absurde, de l’humour. Dans une petite cabane sise sur une montagne, autour d’un feu, Moon se voit allouer une consultation auprès d’une érudite experte en eschatologie et de sa traductrice (toutes les interprètes ont neuf ans, le texte est soutenu, tournoyant). Moon est avide de réponses. Elle formule la question : « qu’est-ce qui se passe ? » (what is happening?). L’échange porte sur la faillite du langage, et devient une crise du référent à même le texte. Qu’est-ce que ça fait aux langues, aux humain·e·s qui les parlent, quand la majorité des espèces animales et végétales s’éteignent, disparaissent ? Quel genre de deuil, de trouble cet état de fait implique-t-il? On trouve aux interprètes un entêtement, un air grave que les enfants peuvent avoir quand iels jouent le drame. Et c’est par les répétitions incessantes que l’absurde point. Dubitative et peu contentée des réponses et des nouvelles questions suscitées, Moon repart dans les chemins.
Elle se déplace seule de lieu en lieu, jusqu’à se joindre à un groupe. Le chapitre s’intitule Anarchy, et permet à Rivers de retravailler des notions qui lui sont chères et auxquelles il ne cesse de revenir, celles de la communauté intentionnelle et de la personne ou du groupe vivant en autosuffisance, off-the-grid. Ici un groupe d’enfants aux vêtements dépenaillés s’est organisé en autogestion dans une anse, dans des grottes à flanc de falaise qui donnent éventuellement sur la mer. Un monde tout en couleurs, les jaunes respirent la gaieté, les bleus s’emboucanent joliment (le travail d’étalonnage a entre autres été réalisé à Montréal par Marc Boucrot chez CineGround). Au son, des ritournelles d’enfants, des sifflotements, des comptines de jeux de mains (A Sailor Went to the Sea) résonnent et se font écho, comme dans une cour d’école. Des jeux plus formels quoique rafistolés se mettent en branle, par exemple cet échiquier fait de petits objets trouvés, de poignées de tiroirs et de gaufrettes de chocolat. Des instruments de musique confectionnés à partir de roues, de débris, d’amanchures déglinguées donnent lieu à des envolées percussives, à des chansons, à des amitiés. Ça m’instille cette idée : il y a toujours quelque chose à faire, si on le fait soi-même. Une bouffée d’air entraînante, qui donne envie de se mettre en action par le jeu, mais aussi par une éthique punk DIY. Grâce à un dispositif impliquant le mouvement rotatif de pédaliers, un projecteur s’enclenche et l’on retrouve un film dans le film, une œuvre en soi sur l’exil d’un minotaure (une nouvelle itération de l’installation The Minotaur, présentée en 2022 au centre culturel Azkuna Zentroa à Bilbao avec des œuvres d’Ana Vaz, Eduardo Williams et Apichatpong Weerasethakul).
C’est toute l’inventivité dont fait preuve le film, son écoute et sa sensibilité au monde, ses idées d’assemblage et de dépatouillage, mais aussi la grâce simple et humble de Moon Guo Barker, et l’amitié qui lie Moon et Ben qui font de Mare’s Nest une œuvre libre, réjouissante et à laquelle on a envie de s’accrocher en ces temps troubles.
16 Décembre 2025



