Critiques

Marriage Story

Noah Baumbach

par Alexandre Fontaine Rousseau

Le film débute sur un double monologue : Charlie (Adam Driver) énumérant toutes les petites choses qu’il aime chez Nicole (Scarlett Johansson), puis Nicole faisant de même tandis que se succèdent des images d’un quotidien qui n’est déjà plus lorsque nous faisons la connaissance du couple. Marriage Story débute dans la mélancolie, avec l’évocation nostalgique d’un passé auquel nous n’aurons accès qu’à travers son souvenir de plus en plus lointain. Cette introduction, qui nous donne à voir tous ces fragments de l’autre qui nous habitent encore en son absence, nous permet surtout de prendre conscience de ce qui a disparu. Elle nous confirme l’existence de cette intimité partagée, composée de mille détails en apparence anodins, et dont les conflits internes seront exposés au grand jour durant les deux heures qui suivent. Elle ancre la violence du présent dans la douceur du passé, tous les coups bas qui vont suivre venant trahir cette vision idéalisée de l’autre à laquelle on avait cru un moment.

Les humains parfaits n’intéressent pas Noah Baumbach. Le moins que l’on puisse dire, c’est que ses personnages possèdent des défauts. Ils sont égoïstes, narcissiques, cruels, revanchards… Ils se sabotent eux-mêmes, se laissent guider par leur jalousie maladive, s’inventent des problèmes pour se détourner de ceux auxquels ils devraient faire face. L’admission de ces failles peut les rendre tour à tour insupportables (Greenberg) ou attachants (Frances Ha). Mais ce qui importe vraiment, c’est qu’elle constitue le fondement même de leur humanité ; nous ne nous reconnaissons pas en eux à travers leurs qualités, mais à travers leurs défauts. On a parfois accusé Baumbach de cynisme, à cause de cette sincère méchanceté qui traverse son oeuvre. On a envie de répondre que son humanisme, au contraire, repose sur la vulnérabilité qu’expose cette cruauté.

Marriage Story reste habité par cette tension sous-jacente. Mais c’est un film d’une grande tendresse. Le plus tendre, peut-être, de toute l’oeuvre de Baumbach. Oscillant avec adresse entre la comédie et le drame, entre le rire et les larmes, le cinéaste fait preuve d’une douceur qui était complètement absente, par exemple, de l’abrasif The Squid and the Whale. Dans ce récit d’un divorce, on en venait à se demander comment Bernard (Jeff Daniels) et Joan (Laura Linney) avaient pu s’endurer durant toutes ces années. Ici, c’est plutôt la question inverse qui nous traverse l’esprit, quant à savoir comment Charlie et Nicole feront pour vivre l’un sans l’autre. Le film entier est hanté par le spectre de son introduction, par le souvenir affectueux de cette relation emportée par la lente érosion des sentiments, par la dure réalité des désirs divergents et des incompatibilités exposées par le temps.

L’humour et la tragédie cohabitent donc d’un bout à l’autre du film, que ce soit lors de cette scène interminable durant laquelle la soeur de Nicole doit livrer à Charlie des papiers de divorce ou lorsque les rouages impitoyables de l’industrie légale s’emparent de la souffrance humaine. « Am I paying for this joke », demande Charlie à son avocat lorsque celui-ci tente de détendre l’atmosphère. Ces glissements d’un registre à l’autre n’ont rien d’un artifice virtuose que le réalisateur emploierait afin d’asseoir son autorité sur le récit. Ils constituent, au contraire, autant de rappels que la nature même des émotions est insaisissable ; que celles-ci échappent à la logique cartésienne des genres cinématographiques. Brouiller ces repères devient une manière, pour le cinéaste, d’affirmer à travers sa mise en scène la complexité des sentiments mis à nu ainsi que leur caractère foncièrement désordonné.

Cette dextérité appartient autant aux deux interprètes principaux, auxquels la mise en scène accorde tout l’espace nécessaire afin d’incarner des personnages qui existent autant à travers des tics et des gestes qu’à travers des répliques assassines, qu’au cinéaste refusant de « choisir un camp ». Personne n’a raison. Personne n’a tort. Chacun doit ici apprendre à exister indépendamment de l’autre, à surmonter ses propres reproches autant que ses propres erreurs. Voici un film sur le couple qui passe par la séparation pour traiter de son sujet. Où le divorce est abordé non pas comme une finalité, mais comme l’amorce d’une remise en question. Que veut dire ce mot, « aimer », dans tout ce qu’il a d’absolu et d’intimidant ? Que signifie vraiment cette promesse de s’aimer pour le meilleur et pour le pire ? Que l’amour, semble nous dire Baumbach, existe encore après l’amour.

États-Unis / 2019 / Ré. et scé. Noah Baumbach / Ph. Robbie Ryan / Mont. Jennifer Lame / Mus. Randy Newman / Int. Adam Driver, Scarlett Johansson, Laura Dern, Alan Alda, Ray Liotta, Julie Hagery, Merritt Wever / 136 minutes / Dist. Netflix


       

       


9 décembre 2019