Critiques

Martin Eden

Pietro Marcello

par Philippe Gajan

Ou comment, à partir du grand roman politique américain paru en 1909, réaliser un grand film politique qui embrasse tout le XXe siècle occidental et dit tout le malaise du nouveau siècle naissant.

En guise d’introduction : Martin Eden, chef-d’œuvre de Jack London

« Comme je l’ai dit dans “Le cabaret de la dernière chance”, je suis Martin Eden. Je n’avais pas l’intention de mourir, mais j’ai amplement connu, d’un bout à l’autre, l’expérience de Martin Eden. Celui-ci est mort parce qu’il était individualiste, je vis parce que j’étais socialiste et que j’avais une conscience sociale » – Jack London [1]

Ce grand roman d’initiation américain raconte les aventures d’un marin d’Oakland qui tombe amoureux d’une jeune fille de bonne famille et décide alors de devenir écrivain pour la conquérir, elle et son monde. London décrit l’obstination du jeune homme, ses revers, ses humiliations et, quand enfin – et pourtant trop tard – la fortune lui sourit, ses désillusions. Grand roman sur la lutte des classes, Martin Eden fait partie de la veine engagée de l’œuvre de London le socialiste, mais également de sa veine autobiographique puisque bon nombre d’éléments sont puisés à même la vie de l’auteur. Il sera, pour toujours comme on dit, le ou l’un des chefs-d’œuvre de Jack London. Mais un chef-d’œuvre parfois (et particulièrement à sa sortie) mal compris politiquement.

Car dans ce roman aux accents réalistes, Jack London, s’il sait parfois se faire lyrique, semble pourtant profondément pessimiste puisqu’à l’encontre du rêve américain, la trajectoire de son (anti) héros dit l’impossibilité de s’extraire de sa condition. Lorsque Martin rencontre enfin le succès, il ne peut que constater l’impasse morale vers laquelle l’a précipité sa trahison (de classe) quand il prend conscience qu’il ne sera jamais l’un des leurs alors qu’il ne fait déjà plus partie des siens.

Toute l’ambiguïté, mais surtout l’originalité du roman, est donc à aller chercher du côté de l’essai politique. Car si on a souvent voulu faire de Martin Eden l’alter ego de Jack London (jusqu’à rapprocher leur fin tragique), l’écrivain n’était pas ou n’était plus à ce moment-là ce champion de l’individualisme qu’il voit en Martin Eden. Martin Eden dans sa folie des grandeurs, et suite à sa découverte de Herbert Spencer, le père du darwinisme social, rejette violemment le socialisme qu’il décrit comme un aveuglement, comme le rejet d’un maître, le patron, pour un autre, le syndicat. Au final, plus désespéré que cynique, il prendra conscience que cette trajectoire l’a définitivement isolé et qu’il ne trouvera jamais plus sa place dans le monde.

D’où l’ambiguïté : le livre disait-il alors la monstruosité de l’individualisme, comme l’affirma par la suite London, ou l’amertume de l’auteur ?

Pourquoi et comment adapter un grand roman ?

S’il faut tant insister sur le roman pour parler du film, c’est parce que choisir un récit aussi connu, déjà intronisé au temple de la renommée, ne peut être un geste anodin. Surtout dans ce cas particulier où le film est à la fois très fidèle au roman (l’intrigue, les personnages) et très libre (Naples au lieu de la baie de San Francisco, l’Italie plutôt que l’Amérique, quelque part et partout au XXe siècle plutôt qu’au tournant du XIXe et du XXe siècle).

Dès lors, on ne peut pas ne pas se poser deux questions : pourquoi et comment. Pourquoi adapter ce chef d’œuvre, particulièrement pourquoi ici, en Europe, plutôt qu’aux États-Unis, et maintenant, pour aller vite au XXe plutôt qu’au XIXe ? Et comment dès lors mettre en scène cette transfiguration. Martin Eden, le film de Pietro Marcello est l’une des réponses les plus stimulantes et convaincantes à ces deux questions qui invariablement se posent lors de l’adaptation d’un monument, surtout quand ce monument a 120 ans et semble ancré solidement dans son contexte socio-culturel.

La première réponse, la plus importante, est de prendre conscience que ces 120 ans qui séparent l’édition du livre et la sortie du film sont sans doute l’une des pierres de touche du projet du cinéaste. Pietro Marcello a infusé le Martin Eden de Jack London dans toute l’histoire du XXe siècle. Il a donc fait plus qu’adapter, plus que transposer, il a ouvert les horizons du roman sur tout un siècle, accentuant le caractère prophétique de l’œuvre que d’aucuns ont souvent voulu y voir. Il l’a mis à l’épreuve du temps. Le Martin Eden que s’approprie Marcello a vécu deux guerres mondiales, les totalitarismes – nazisme, fascisme et stalinisme, c’est-à-dire la négation de toute forme d’individualité, tout autant que le capitalisme exacerbé et les pires formes de l’individualisme comme négation de toute forme de collectivité. Il a vécu tout ce siècle, et Marcello parsème le film d’images d’archives pour rappeler à son spectateur d’où il vient, pour faire surgir cette histoire tragique. Car ce spectateur, vous, moi, comme le Martin Eden de Marcello, est le témoin à charge de cette histoire à défaut de l’avoir vécue. Nous, spectateur, sommes comme dans ce plan vers la fin du film, où devenu le jouet d’un espace-temps replié sur lui-même, Martin Eden, à peine vieilli (mais aigri ou vaincu), s’observe jeune, drapé dans toute la fougue et l’arrogance de sa jeunesse. Et nous observons Martin Eden… Vertige des abysses de l’histoire.

« Évidemment, le personnage me touche parce que c’est un autodidacte, parce qu’il se fabrique lui-même dans ce rapport à la culture ; mais c’est aussi un héros négatif de notre temps, quelqu’un qui a perdu tout contact avec la réalité, une incarnation de l’hédonisme, du narcissisme, de l’individualisme modernes, une sorte de rockstar. » – Pietro Marcello (cité dans Libération le 15 octobre 2019).

En mettant son film sous le signe du grand anarchiste italien Errico Malatesta (1853-1932), et d’une possible troisième voie, le cinéaste renvoie à dos le capitalisme (le néo-libéralisme) et le communisme comme des systèmes qui nient soit le peuple, soit l’individu et, ainsi, propose une nouvelle manière de lire Martin Eden, et finalement d’accorder les ambiguïtés du livre.

« Il y a quarante ans, personne n’aurait imaginé une Europe brisée, le Brexit, Le Pen, Orbán, Salvini, Trump, et c’est pourtant tout ça qui est déjà porté dans ce roman. Le film commence par des images d’Errico Malatesta, leader anarchiste italien du début du XXe siècle, qui parle d’un individualisme totalement lié au socialisme, parce que sans cette alliance, c’est capitalisme et barbarie. » – Pietro Marcello (ibidem)

Et pour répondre au comment ? Tout était peut-être déjà inscrit dans l’itinéraire de Pietro Marcello (La bocca del lupo, Bella e perduta), ce cinéaste héritier du néoréalisme, de Rossellini et peut-être et surtout de Visconti, le romantique. En filmant ou en donnant à voir des images du peuple napolitain, Marcello nous rappelle ses allégeances, sa tendresse envers les laissés-pour-compte, envers cette vie grouillante, bref envers le rude marin Martin Eden qui parle l’argot du peuple et tente de s’élever par amour comme par ambition jusqu’à ne plus savoir, ne plus comprendre pourquoi et pour qui il se bat.

Marcello a fait ses gammes comme documentariste, il a filmé le réel et l’a « contaminé » peu à peu par la fiction et par la fantaisie (la comedia del arte dans Bella e perduta). Avec Martin Eden, c’est la matière fictionnelle qu’il subvertit par le réel, et l’histoire du siècle passé. Et c’est là la magie du cinéma dans toute sa splendeur, celle que déploie un cinéaste-alchimiste de l’image et des textures qui mélange vraies et fausses archives, 16mm, Super16 et 35mm, artifices pour dire notre réalité, un cinéaste qui croise les temporalités et les lieux, pour mieux interpeller un monde tragique à l’orée peut-être d’une nouvelle tragédie.

Pourquoi adapter Martin Eden dès lors ? Parce que le XXe siècle et ses totalitarismes, parce que nous sommes les héritiers, aujourd’hui en 2021, à la fois de la révolution industrielle, de Spencer et du darwinisme social, de l’individualisme nietzschien et du XXe siècle, parce que nous vivons sous le joug du néo-libéralisme et de doctrines individualistes, parce que nous en sommes arrivés à parler maintenant de démocraties illibérales et que les courants soit-disant populistes écraseront le peuple comme jadis Martin Eden. Jack London était un précurseur. Pietro Marcello en est décidément un digne héritier.

[1]         Cité dans: Lacassin F., Parsons J. (janvier 2016), Jack London. Profession : écrivain, Les Belles Lettres, Paris.


12 mars 2021