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Critiques

MARTY SUPREME

Josh Safdie

par Sylvain Lavallée

Au début de l’automne, Benny Safdie nous livrait The Smashing Machine, un biopic sportif qui peinait à trouver sa raison d’être. Maintenant, c’est au tour de son frère Josh de nous offrir sa variation sur le même genre, et il est difficile de ne pas remarquer la multitude de liens entre ces deux premiers films solos du duo new-yorkais : un personnage incapable de concevoir l’échec, une structure partant d’une première défaite pour nous amener à une conclusion où l’important est moins la victoire qu’un changement de perspective sur ce qu’elle peut signifier, et un accent mis sur l’idée de performance. Mais là où The Smashing Machine s’éloignait de l’esthétique habituelle des Safdie et adoptait une mise en scène plus conventionnelle, Marty Supreme se situe dans la continuité d’Uncut Gems (2019), en conservant la même énergie inlassable dédiée à un récit en forme de course-poursuite pour récupérer de l’argent, et en reprenant plusieurs collaborateurs (Darius Khondji à la direction de la photographie, Daniel Lopatin à la musique, Ronald Bronstein à la coscénarisation et au montage). Sans compter une distribution éclatée, avec des figures publiques pour incarner les rôles secondaires, dans ce cas-ci des cinéastes (Abel Ferrara, David Mamet), un rapper (Tyler, the Creator), un magicien (Penn Jillette), un essayiste (Pico Iyer), un funambule (Philippe Petit) et un des animateurs de Shark Tank (Kevin O’Leary). Alors, pour emprunter les termes compétitifs que ces films nous inspirent : en 2025, Josh l’a emporté haut la main contre son frère en matière de cinéma.

En fait, si ce n’était du nom des cinéastes au générique, il n’y aurait aucune raison de comparer les deux œuvres, d’autant moins que Marty Supreme emprunte très librement la forme du biopic. Le scénario s’inspire de la vie de Marty Reisman, un joueur de tennis de table flamboyant qui a commencé sa carrière dans les années 1950 et qui était aussi un arnaqueur, mais la comparaison s’arrête à ces détails : le Marty à l’écran (Timothée Chalamet) est de toute évidence une fiction, un jeune joueur de ping-pong talentueux et charismatique, mais surtout narcissique, arrogant et manipulateur, qui escroque l’association de tennis de table lors d’un tournoi international pour obtenir la chambre d’hôtel luxueuse qu’il croit mériter. Il se retrouve alors avec une dette qu’il doit éponger pour participer aux prochains matchs et prendre sa revanche contre Endo (Koto Kawaguchi) afin d’obtenir la première place, qui, selon Marty, lui revient de droit. Le drame sportif disparaît assez rapidement au profit d’un récit qui ressemble à celui d’Uncut Gems dans sa manière de suivre un personnage qui s’enfonce dans une obsession en essayant de s’échapper des situations rocambolesques dans lesquelles il se retrouve. À la différence près que, cette fois, l’énergie de la mise en scène répond à celle du protagoniste plutôt qu’elle ne s’acharne contre lui, et la star est le moteur principal du projet plus qu’un choix de distribution astucieux mais instrumentalisé. Ou, pour le dire, autrement : si Uncut Gems semblait imiter le dernier tiers de Goodfellas, son atmosphère anxiogène et paranoïaque accompagnant un personnage en mode survie quand le monde se retourne contre lui, Marty Supreme s’inspire de la première partie, de sa mise en scène fulgurante qui nous plonge dans les efforts déployés pour accomplir des ambitions de succès.

couple qui s'embrasse en contre-jour

L’objectif de Safdie demeure le même, porter l’individualisme américain à son extrême, jusqu’à un point de rupture, l’excès filmique devenant une forme de critique par l’ironie des dérives propres à ce rêve américain faisant de la réussite sociale une simple question de volonté. Mais Marty Supreme apparaît à la fois plus classique et plus complexe qu’Uncut Gems, pour la simple raison qu’il s’agit avant tout d’une étude de personnage qui emprunte une forme typiquement hollywoodienne, autant pour le discours sur le rêve américain, pour ce mélange ambigu entre la critique et la fascination, que pour la place accordée à la star. On voit assez peu aujourd’hui ce genre de film, et c’est sans doute l’un des plaisirs principaux de Marty Supreme : renouer avec un classicisme adapté à nos sensibilités contemporaines. C’est également ce qui permet de faire briller Chalamet, devant qui nous éprouvons un sentiment de révélation, comme si enfin un film avait réussi à le saisir parfaitement. Il a bien trouvé ici et là quelques personnages plus heureux, surtout dans des rôles secondaires qui exploitent la nonchalance désabusée de l’adolescence (dans Lady Bird [2017] ou Don’t Look Up [2021]), mais il a souvent semblé peu à sa place en tête d’affiche.  Il n’a ni la grandeur ni la prestance nécessaires pour jouer l’Élu qui mène un peuple vers sa destinée, par exemple, comme dans les Dune de Denis Villeneuve. Or, c’est justement avec cette idée que s’amuse Marty Supreme, puisque Marty se présente autant comme l’incarnation du rêve américain que comme le pire cauchemar d’Hitler, un Juif new-yorkais qui triomphe sur la scène publique pour inspirer sa nation. Mais il s’agit de prétentions que le film juxtapose à l’amoralité d’un tel personnage : Marty se voit comme un élu, et il en est tant convaincu qu’il essaie de vendre à tou·te·s ce mythe qu’il a construit à son sujet, en justifiant toutes les magouilles, les arnaques et les vols par l’idée qu’il mérite son succès.

Marty Supreme exploite ainsi le dévouement et la conviction de Chalamet, son énergie verbomotrice (les répliques, savoureuses, fusent comme dans un screwball d’Howard Hawks), et, surtout, son sens aiguisé du spectacle de soi. Marty est constamment dans un mode performatif, soit pour enfler son talent bien réel, soit pour séduire et exploiter les autres afin d’arriver à ses fins – et, quand ça ne fonctionne pas, il a rapidement recours aux insultes, comme si les personnes incapables de voir et de soutenir sa grandeur « suprême » ne pouvaient être que des imbéciles, des êtres inférieurs ne méritant pas de côtoyer sa présence. C’est ce qui peut rejoindre le Dylan de A Complete Unknown (2024), non la vantardise ni l’escroquerie, mais le fait de vivre derrière une image publique qu’il faut maintenir à tout prix. Mais le film de Mangold usait d’un contraste avec une forme de jeu intériorisé tourmenté dans lequel Chalamet n’a jamais été très crédible, alors qu’ici, Marty croit fermement à l’idée qu’il se fait de lui-même ; il ne l’utilise pas pour se cacher, mais pour s’y confondre. La performance de l’acteur peut ainsi jouer sur des modulations d’intensité, sur une énergie qu’il redirige abruptement quand ses efforts rencontrent un obstacle, dans un spectacle permanent qui est pour lui la seule manière d’exister, et qui semble parfaitement en phase avec ce que peut offrir Chalamet.

Cependant, aussi entraînante soit-elle, cette interprétation atteint une limite, surtout perceptible dans une conclusion peu méritée : elle demeure ouverte, mais son intensité émotive suggère une évolution chez Marty qui survient sans avoir été développée. Il est parfois confronté par les autres, en particulier par Kay Stone, une star du Hollywood classique jouée par Gwyneth Paltrow avec un dédain froid et posé, une résignation qui s’oppose bien à la vitesse et le désir frondeur de Marty, mais il ne semble jamais ébranlé par ces rencontres. Au contraire, le film reste au plus près du dévouement de son personnage, soulignant comment Marty refuse de sortir de sa vision de lui-même. Cet entêtement demeure assez peu examiné, mais cette superficialité relative du propos est secondaire tant le plaisir est ailleurs, c’est-à-dire justement dans la fascination exercée par un tel personnage, par la star qui le soutient, et par la mise en scène propulsive qui s’alimente à ce sentiment, accentué par une musique anachronique aux synthés inspirés par la bande sonore composée de succès new wave. Il en résulte une œuvre exaltante, drôle, imprévisible dans ses tours et détours et ses changements de ton ; en somme, l’un des spectacles les plus réjouissants de l’année.


22 Décembre 2025