Je m'abonne
Critiques

MEASURES FOR A FUNERAL

Sofia Bohdanowicz

par Mélopée B. Montminy

En janvier 2016, l’Université de Toronto annonce la découverte, faite lors de la numérisation du fonds d’archives de la violoniste d’origine canadienne Kathleen Parlow (1890-1963), d’une partition que l’on croyait disparue, voire brûlée : le Concerto pour violon en do majeur, Op. 28, de Johan Halvorsen, une œuvre qui n’avait alors été interprétée qu’en 1909. Parallèlement, l’année 2016 marque aussi le début d’une fructueuse collaboration entre Sofia Bohdanowicz et Deragh Campbell, avec la sortie de Never Eat Alone, premier long métrage de la cinéaste. La saga d’Audrey Benac, alter ego de Bohdanowicz incarnée par Campbell, est une exploration cinématographique intime et pudique, personnelle et collaborative, composée de six films, courts et longs métrages ; une aventure qui culmine avec le faste Measures for a Funeral. Ce long métrage colossal, habité par le deuil, s’inspire de la revalorisation de cette archive musicale pour boucler le cycle Benac avec une prestance spectrale et incendiaire.

Le cinéma de Bohdanowicz est à la fois dense et contemplatif, c’est-à-dire cérébralement chargé et peu pourvu de péripéties. Il est mû par des quêtes et obsessions artistiques qui se focalisent sur l’héritage de la cinéaste. À l’origine de ses projets au ton essayistique, le lien familial (réel) se transforme en filon pour sa protagoniste (fictive), investigatrice d’archives ici présentée comme une doctorante qui peine à finir sa thèse. Audrey Benac a pour sujet de thèse la violoniste oubliée Kathleen Parlow, elle qui enseignait le violon au grand-père de la réalisatrice, Andrew Benac – on l’apprenait dans le court métrage Veslemøy’s Song (2018), dont le titre reprend une pièce de Johan Halvorsen. Dans Point and Line to Plane (2020), Audrey Benac, endeuillée, se transportait à Saint-Pétersbourg, au cours d’une fuite émotive et d’une quête artistique qui la menait à Kandinsky. Dans MS Slavic 7, elle se rendait à une bibliothèque de Harvard afin d’accéder aux correspondances entre son arrière-grand-mère, Zofia Bohdanowiczowa, et l’auteur polonais Józef Wittlin. Elle se déplaçait à la bibliothèque publique de New York dans Veslemøy’s Song, afin d’accéder à un rare enregistrement de la pièce interprétée par Parlow. Bref, ces déplacements sont la mesure d’une ambition, celle d’une femme flegmatique qui cherche à entrer en contact avec les racines d’un arbre généalogique artistiquement fécond. Mais à mesure que le parcours du personnage s’est vu ponctué par la perte d’êtres chers et que sa quête s’est transformée en échappatoire, elle s’est retrouvée de plus en plus isolée. Dans Measures for a Funeral, nous sommes face à une Audrey Benac fragilisée, portant son violon tel un baluchon, qui, suivant les traces de sa muse fantomatique Kathleen Parlow, quitte Toronto pour Londres, puis Oslo, pour finir son voyage à Montréal.

femme assise dans un couloir de métro

Measures for a Funeral prend place alors que la mort guette la mère d’Audrey, ce qui éveille en la malade un désespoir qui la rend particulièrement dure envers sa fille. Elle lui avoue regretter d’avoir mis une croix sur sa carrière de violoniste pour l’élever. Sa mère lui en veut, et son amertume se manifeste également à l’égard du père d’Audrey, lui qui a pu poursuivre une carrière musicale. Sur son lit de mort, la mère fait cette étrange demande à sa fille : lorsqu’elle trépassera, elle souhaite qu’avec sa dépouille soit incinéré le violon du père, bien qu’il s’agisse d’un legs intergénérationnel. Un geste spécialement contre-intuitif pour celle dont le parcours repose sur la préservation archivistique. Or, dans cette dernière volonté tient le moteur du film, car ce vœu incite la protagoniste, mi-opaline, mi-hermétique, à combattre une indécision qui s’apparente parfois à un état apathique. On découvre une intensité ardente au personnage interprété avec maestria par Deragh Campbell,  tandis qu’à quelques occasions elle frise le délire. Benac affiche aussi une vulnérabilité inédite alors qu’elle communique l’évanescence de ce qui l’habite, expliquant qu’elle ne parvient à exprimer ce qu’elle désire : toute pulsion finit par disparaître, échappant à la tentative d’être communiquée. Furtives sont les pulsions, elles apparaissent et disparaissent aussitôt, comme une note de musique ou un insert impromptu.

C’est avec panache que s’amorce Measures for a Funeral. La séquence d’ouverture, étourdissante, plante une atmosphère sombre et vertigineuse sur Toronto, soutenue par une trame inquiétante au violon. Le mouvement rotatif de la caméra rappelle Michael Snow, alors que, justement, on aperçoit l’une de ses statues, dorée : The Audience. L’ambiance est absorbante, on pénètre aisément dans cet univers sordide et froid. Puis, une dualité se crée d’emblée alors que la voix hors champ de la mère d’Audrey fait place à celle de Kathleen Parlow : le sous-texte féministe du film aborde la pression de choisir entre le sacrifice d’une vie affective ou artistique. Toujours dans les premières minutes du film, quelques éléments rappellent le style plus plastique de Bohdanowicz que l’on retrouve dans des courts métrages comme Point and Line to Plane. Une flaque de sang sur le sol à la forme fascinante s’avère une hallucination alors que le dégât se révèle être du café. Un pommeau de douche danse par terre tel un serpent tandis que Benac ne maîtrise pas encore le fonctionnement de la tuyauterie londonienne. Des images comme des tableaux, qui font office de magie dans un cinéma plutôt austère, habité par le monde des idées.

Par contre, à mesure que l’intrigue avance, ces touches picturales se font plus rares pour faire place à un cinéma plus narratif. Et l’évocation d’une hantise, d’abord suggérée par l’ambiance un tantinet glauque et l’attitude nerveuse d’Audrey, qui sursaute, épouvantée, se transpose autrement : les fantômes deviennent des projections, ils finissent par habiter des corps et se confondent aux personnages qui poursuivent leur héritage. Au fil du récit, cette conjugaison des dimensions intellectuelles et affectives manque de chair, ne parvient pas à faire jaillir l’émotion qui consume Audrey Benac. Nonobstant la sensibilité de Deragh Campbell et la précision de Bohdanowicz, qui se manifeste notamment dans cette façon de filmer les mains suspendues de Campbell, le film s’étiole, prisonnier d’une opacité solennelle qui empêche l’énergie de circuler entre le cerveau et le cœur. La sobriété esthétique provoquée par ce dépouillement graduel d’éléments ne provoque pas la catharsis émotive espérée, car la sensibilité de Bohdanowicz se trouve dans sa minutie davantage que dans une grandiose intensité. Measures for a Funeral est un objet paradoxal, à l’image de sa protagoniste, qui fuit sa mère mourante pour mieux s’approcher du rêve brisé de celle-ci. Malgré l’apparente froideur d’Audrey Benac, c’est dans sa maladresse affective que réside sa profondeur, dans son obstination dévouée que réside son élan vers l’autre.


12 novembre 2025