MEGADOC
Mike Figgis
par Bruno Dequen
Si l’on réduit l’art documentaire à sa plus simple essence, on peut regrouper les œuvres mémorables du genre en deux catégories non exclusives. D’un côté, les films qui sont portés par un regard singulier sur le monde, fruit d’un méticuleux travail de réflexion et d’observation. De l’autre, ceux qui témoignent du fait d’avoir été, volontairement ou non, au bon endroit au bon moment. Les plus grands films ont ces deux qualités. Mais il suffit parfois de la seconde pour qu’un documentaire soit amplement réussi. À tous points de vue, Megadoc s’inscrit dans la catégorie du bon endroit au bon moment.
Lorsque le cinéaste Mike Figgis a été contacté par Francis Ford « Le Parrain » Coppola pour documenter au jour le jour le tournage de son mythique projet de cœur Megalopolis, il est évident qu’il savait que c’était une offre qu’on ne peut pas refuser. Un cinéaste flamboyant, un film-testament d’une ambition démesurée, un pari financier fou, des interprètes volatiles (Shia LaBeouf, un bijou de protagoniste documentaire) : avant même de commencer le tournage, Figgis comprenait qu’il venait de recevoir un cadeau tombé du ciel des documentaristes. Filmé et monté en toute simplicité, Megadoc ne révolutionne rien et son style ne se distingue pas des nombreux making-of promotionnels produits depuis des décennies. Mais pour les cinéphiles, c’est Noël avant l’heure. Bénéficiant d’un accès (presque) sans limite pour un tournage d’une telle ampleur, Figgis immortalise une aventure artistique rocambolesque et totalement unique au sein du paysage hollywoodien actuel.
Dès les premières minutes du film, Figgis expose les deux raisons qui l’ont poussé à accepter la proposition de Coppola : d’une part, découvrir la méthode de travail d’un autre cinéaste ; d’autre part, comprendre les raisons qui l’ont poussé à miser autant d’argent personnel dans son projet. Concernant la méthode Coppola, Figgis sait qu’il n’est pas le premier à arpenter un tel terrain, et il situe immédiatement Megadoc dans la lignée de Hearts of Darkness en demandant quelques conseils à la principale responsable du documentaire inoubliable sur Apocalypse Now : Eleanor Coppola. Cette dernière lui dit ce que l’on sait déjà et que toute la première partie de Megadoc va confirmer, à savoir que Coppola est enthousiaste, imprévisible et constamment à l’affût de nouvelles idées. Également interrogé par Figgis, George Lucas résume parfaitement son ami et ce qui les distingue en affirmant qu’il est lui-même du genre discret et méticuleux, alors que Coppola est du genre flamboyant et prompt à sauter dans le vide sans parachute.

C’est donc la méthode joyeusement fantasque de Coppola que Megadoc observe dans un premier temps. De sa volonté d’organiser des répétitions qui ont davantage l’air d’un camp de jour de théâtre pour enfants (ce qui semble ennuyer Nathalie Emmanuel, amuser Aubrey Plaza, rajeunir Jon Voight et… beaucoup trop préoccuper Shia LaBeouf) à sa décision, sur un coup de tête, d’acheter un motel Days Inn entier afin de loger l’équipe et, tant qu’à faire, d’y construire un studio de postproduction et une salle de cinéma. Heureux comme un grand enfant qui vient enfin de se payer le plus beau train électrique, Coppola a l’enthousiasme contagieux et on a l’agréable impression d’assister au rare tournage d’une superproduction qui se déroule, toutes proportions gardées, à hauteur humaine – même si Adam Driver, fidèle à sa réputation, n’acceptera d’être filmé que rarement et sous ses conditions. Certes, la plupart des gens n’ont pas vraiment l’air de savoir où le cinéaste s’en va, mais tout le monde veut l’aider et le plaisir de travailler règne. Malgré sa bienveillance envers son collègue, Figgis sait néanmoins que tout bon documentaire de coulisses repose sur sa capacité à capter les tensions et les drames inévitables qui vont surgir. Et il introduit d’emblée les deux éléments qui formeront l’essentiel des rebondissements à venir : la lourdeur de la production, et Shia LaBeouf.
Comme le mentionne Michael Bederman, l’un des producteurs associés de Coppola, ce qui distingue Megalopolis de tous les autres films sur lesquels il a travaillé se résume facilement : il n’y a personne pour dire non à Coppola. Or, comme ce dernier aime improviser les choses selon son inspiration du moment, les factures s’accumulent rapidement et les moyens nécessaires à la création des visions du cinéaste s’alourdissent. Phénomène rarissime, le documentaire expose en détail plusieurs lignes du budget de production qui laissent dubitatif : la cantine à elle seule dépasse le coût de production d’un film québécois, par exemple. Cela dit, lorsqu’on commence à improviser après avoir convoqué des centaines de figurants, il est évident que ça peut déraper rapidement. De même, Coppola ne devrait pas être si surpris du temps de préparation de certains plans, étant donné qu’il demande constamment à son équipe de tester des techniques inédites sous la supervision de son fidèle fils Roman. De ce point de vue, au-delà des innombrables anecdotes de tournage, ce qui demeure le plus surprenant tout au long du film, c’est la nature apparemment naïve de Coppola, qui agit souvent comme si c’était la première fois qu’il dirigeait une superproduction. Lorsqu’il explique que le tournage d’Apocalypse Now était de petite taille à côté de celui de Megalopolis, on ne peut que se demander si les années ont adouci ses souvenirs ou s’il témoigne avec justesse de l’évolution de ces types de productions.
Une chose est certaine toutefois : il ne pouvait pas prévoir Shia LaBeouf. Avec Coppola, l’acteur est la véritable covedette de Megadoc. Si de nombreuses personnes n’avaient pas de raison précise d’embarquer dans ce film autre que celle de faire plaisir au cinéaste, LaBeouf en avait, quant à lui, beaucoup trop. Dans l’ordre : 1. Utiliser le tournage comme phase finale de son programme de réhabilitation en 9 étapes. 2. Se réconcilier avec Jon Voight à qui il avait promis un poing dans la figure quelques années auparavant. 3. Montrer au milieu du cinéma qu’il n’est plus « nucléaire ». 4. Travailler avec Coppola. 5. Prouver à ce grand cinéaste qu’il est l’acteur le plus sérieux de sa génération en interrogeant absolument toutes ses indications de mise en scène. 6. Réussir un projet sans se faire virer. Décrit, à sa grande surprise, par Coppola comme étant l’acteur le plus difficile qu’il ait eu à gérer (Brando, quand même…), non seulement LaBeouf procure au film ses scènes les plus jubilatoires (le simple fait de s’asseoir sur une chaise dans une scène devient l’objet d’un débat sans fin), mais il permet de mettre en exergue les paradoxes de Coppola. Malgré sa réelle convivialité et ses discours sur l’importance de l’improvisation, le cinéaste rencontre en LaBeouf une version extrême de lui-même. Un artiste si obsédé par l’idée d’être libre et à l’écoute du moment qu’il remet toute décision en question. Avant tout, Coppola affirme vouloir s’amuser en créant. Mais cette joie n’est possible que si tout le monde s’ajuste quand même à ses désirs. Or, voir LaBeouf irriter le réalisateur jusqu’à l’explosion fait probablement partie des moments de cinéma les plus sadiquement satisfaisants de l’année. Selon Coppola, le cinéma doit demeurer plus que tout une véritable aventure humaine. Megadoc nous prouve qu’il a réussi son pari sur le tournage de Megalopolis.
18 septembre 2025



